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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette
tache de sang qu'il avait au cou. Mais quel fut son étonnement lorsqu'elle sentit tout à coup que Casse-Noisette commençait à se remuer dans sa main! Elle le reposa vivement sur son rayon; alors sa bouche s'agita de droite et de gauche, ce qui la fit paraître plus grande encore, et, force de mouvements, finit à grand'peine par articuler ces mots:
- Ah! très-chère demoiselle Silberhaus, excellente amie à moi, que ne vous dois-je pas, et que de remerciements n'ai-je pas vous faire! Ne sacrifiez donc pas pour moi vos livres d'images et votre robe de soie; procurez-moi seulement une épée, mais une bonne épée, et je me charge du resté.
Casse-Noisette voulait en dire plus long encore; mais ses paroles devinrent inintelligibles, sa voix s'éteignit tout à fait, et ses yeux, un moment animés par l'expression de la plus douce mélancolie, devinrent immobiles et atones. Marie n'éprouva aucune terreur; au contraire, elle sauta de joie, car elle était bienheureuse de pouvoir sauver Casse-Noisette, sans avoir à lui faire le sacrifice de ses livres d'images et de sa robe de soie. Une seule chose l'inquiétait, c'était de savoir où elle trouverait cette bonne épée que demandait le petit bonhomme; Marie résolut alors de s'ouvrir de son embarras à Fritz, que, part sa forfanterie, elle savait être un obligeant garçon. Elle l'amena donc devant l'armoire vitrée, lui raconta tout ce qui lui était arrivé avec Casse-Noisette et le roi des souris, et finit par lui exposer le genre de service qu'elle attendait de lui. La seule chose qui impressionna Fritz dans ce récit, fut d'apprendre que bien réellement ses hussards avaient manqué de coeur au plus fort de la bataille; aussi demanda-t-il à Marie si l'accusation était bien vraie, et, comme il savait la petite fille incapable de mentir, sur son affirmation, il s'élança vers l'armoire, et fit à ses hussards un discours qui parut leur inspirer une grande honte. Mais ce ne fut pas tout: pour punir tout le régiment dans la personne de ses chefs, il dégrada les uns après les autres tous les officiers, et défendit expressément aux trompettes de jouer pendant un an la marche des Hussards de la garde; puis, se retournant vers Marie:
- Quant à Casse-Noisette, dit-il, qui me paraît un brave garçon, je crois que j'ai son affaire: comme j'ai mis hier à la réforme, avec sa pension, bien entendu, an vieux major de cuirassiers qui avait fini son temps de service, je présume qu'il n'a plus besoin de son sabre, lequel était une excellente lame.
Restait à trouver le major; on se mit à sa recherche, et on le découvrit mangeant la pension que Fritz lui avait faite, dans une petite auberge perdue, au coin le plus reculé du troisième rayon de l'armoire. Comme l'avait pensé Fritz, il ne fit aucune difficulté de rendre son sabre, qui lui était devenu inutile et qui fat, à l'instant même, passé au cou de Casse-Noisette.
La frayeur qu'éprouvait Marie l'empêcha de s'endormir la nuit suivante; aussi était-elle si bien éveillée, qu'elle entendit sonner les douze coups de l'horloge du salon. A peine la vibration du dernier coup eut-elle cessé, que de singulières rumeurs retentirent du côté de l'armoire, et qu'on entendit un grand cliquetis d'épées, comme si deux adversaires acharnés en venaient aux mains. Tout à coup l'un des deux combattants fit couic!
- Le roi des souris! s'écria Marie pleine de joie et de terreur à la fois.
Rien ne bougea d'abord; mais bientôt on frappa doucement, bien doucement à la porte, et une petite voix flûtée fit entendre ces paroles:
- Bien chère demoiselle Silberhaus, j'apporte une joyeuse nouvelle; ouvrez-moi donc, je vous en supplie.
Marie reconnut la voix du jeune Drosselmayer; elle passa en toute hâte sa petite robe et ouvrit lestement la porte. Casse-Noisette était là, tenant son sabre sanglant dans sa main droite, et une bougie dans sa
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