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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

qu'ils ne soient comme les habitants d'Ostende, qui n'ont des huîtres que pour les regarder passer.

Donc, l'Allemagne, étant un autre pays que la France, a d'autres habitudes qu'elle. En France, le premier
jour de l'an est le jour des étrennes, ce qui fait que beaucoup de gens désiraient fort que l'année

commençât toujours par le 2 janvier. Mais, en Allemagne, le jour des étrennes est le 24 décembre,

c'est-à-dire la veille de la Noël. Il y a plus, les étrennes se donnent, de l'autre côté du Rhin, d'une façon

toute particulière: on plante dans le salon un grand arbre, on le place au milieu d'une table, et à toutes ses

branches on suspend les joujoux que l'on veut donner aux enfants; ce qui ne peut pas tenir sur les

branches, on le met sur la table; puis on dit aux enfants que c'est le bon petit Jésus qui leur envoie leur

part des présents qu'il à reçus des trois rois mages, et, en cela, on ne leur fait qu'un demi-mensonge, car,

vous le savez, c'est de Jésus que nous viennent tous les biens de ce monde.

Je n'ai pas besoin de vous dire que, parmi les enfants favorisés de Nuremberg, c'est-à-dire parmi ceux qui
à la Noël recevaient le plus de joujoux de toutes façons, étaient les enfants du président Silberhaus; car,

outre leur père et leur mère qui les adoraient, ils avaient encore un parrain qui les adorait aussi et qu'ils

appelaient parrain Drosselmayer.

Il faut que je vous fasse en deux mots le portrait de cet illustre personnage, qui tenait dans la ville de
Nuremberg une place presque aussi distinguée que celle du président Silberhaus.

Parrain Drosselmayer conseiller de médecine, n'était pas un joli garçon le moins du monde, tant s'en faut.
C'était un grand homme sec, de cinq pieds huit pouces, qui se tenait fort voûté, ce qui faisait que, malgré

ses longues jambes, il pouvait ramasser son mouchoir, s'il tombait à terre, presque sans se baisser. Il avait

le visage ridé comme une pomme de reinette sur laquelle a passé la gelée d'avril. A la place de son oeil

droit était un grand emplâtre noir; il était parfaitement chauve, inconvénient auquel il parait en portant

une perruque gazonnante et frisée, qui était un fort ingénieux morceau de sa composition fait en verre

filé; ce qui le forçait, par égard pour ce respectable couvre-chef, de porter sans cesse son chapeau sous le

bras. Au reste, l'oeil qui lui restait était vif et brillant, et semblait faire non seulement sa besogne, mais

celle de son camarade absent, tant il roulait rapidement autour d'une chambre dont parrain Drosselmayer

désirait d'un seul regard embrasser tous les détails, ou s'arrêtait fixement sur les gens dont il voulait

connaître les plus profondes pensées.

Or, le parrain Drosselmayer qui, ainsi que nous l'avons dit, était conseiller de médecine, au lieu de
s'occuper, comme la plupart de ses confrères, à tuer correctement, et selon les règles, les gens vivants,

n'était préoccupé que de rendre, au contraire, la vie aux choses mortes, c'est-à-dire qu'à force d'étudier le

corps des hommes et des animaux, il était arriv connaître tous les ressorts de la machine, si bien qu'il

fabriquait des hommes qui marchaient, qui saluaient, qui faisaient des armes; des dames qui dansaient,

qui jouaient du clavecin, de la harpe et de la viole; des chiens qui couraient, qui rapportaient et qui

aboyaient; des oiseaux qui volaient, qui sautaient et qui chantaient; des poissons qui nageaient et qui

mangeaient. Enfin, il en était même venu à faire prononcer aux poupées et aux polichinelles quelques

mots peu compliqués, il est vrai, comme papa, maman, dada; seulement, c'était d'une voix monotone et

criarde qui attristait, parce qu'on sentait bien que tout cela était le résultat d'une combinaison

automatique, et qu'une combinaison automatique n'est toujours, à tout prendre, qu'une parodie des

chefs-d'oeuvre du Seigneur.

Cependant, malgré toutes ces tentatives infructueuses, parrain Drosselmayer ne désespérait point et disait
fermement qu'il arriverait un jour à faire de vrais hommes, de vraies femmes, de vrais chiens, de vrais

oiseaux et de vrais poissons. Il va sans dire que ses deux filleuls, auxquels il avait promis ses premiers

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