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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

être vrai, à moins qu'ils ne soient d'abominables poltrons, auquel cas, sapristi! ils ne risqueraient rien, et
je les bousculerais d'une belle façon!

Mais, tout en souriant singulièrement, le parrain Drosselmayer prit la petite Marie sur ses genoux, et lui
dit avec plus de douceur qu'auparavant:

- Chère enfant, tu ne sais pas dans quelle voie tu t'engages en prenant aussi chaudement les intérêts de
Casse-Noisette: tu auras beaucoup à souffrir, si tu continues à prendre ainsi parti pour le pauvre

disgracié; car le roi des souris, qui le tient pour le meurtrier de sa mère, le poursuivra par tous les moyens

possibles. Mais, en tous cas, ce n'est pas moi, entends-tu bien, c'est toi seule qui peux le sauver: sois

ferme et fidèle, et tout ira bien.

Ni Marie ni personne ne comprit rien au discours du parrain; il y a plus, ce discours parut même si
étrange au président, qu'il prit sans souffler le mot la main du conseiller de médecine, et, après lui avoir

tâté le pouls:

- Mon bon ami, lui dit-il comme Bartholo à Basile, vous avez une grande fièvre, et je vous conseille
d'aller vous coucher.

La capitale

Pendant la nuit qui suivit la scène que nous venons de raconter, comme la lune, brillant de tout son éclat,
faisait glisser un rayon lumineux entre les rideaux mal joints de la chambre, et que, près de sa mère,

dormait la petite Marie, celle-ci fut réveillée par un bruit qui semblait venir du coin de la chambre, mêlé

de sifflements aigus et de piaulements prolongés.

- Hélas! s'écria Marie, qui reconnut ce bruit pour l'avoir entendu pendant la fameuse soirée de la bataille;
hélas! voil les souris qui reviennent Maman, maman, maman!

Mais, quelques efforts qu'elle fît, sa voix s'éteignit dans sa bouche. Elle essaya de se sauver; mais elle ne
put remuer ni bras ni jambes, et resta comme clouée dans son lit; alors, en tournant ses yeux effrayés vers

le coin de la chambre où l'on entendait le bruit, elle vit le roi des souris qui se grattait un passage à

travers le mur, passant, par le trou qui allait s'élargissant, d'abord une de ses têtes, puis deux, puis trois,

puis enfin ses sept têtes, ayant chacune sa couronne, et qui, après avoir fait plusieurs tours dans la

chambre, comme un vainqueur qui prend possession de sa conquête, s'élança d'un bond sur la table, qui

était placée à côté du lit de la petite Marie. Arrivé là, il la regarda de ses yeux brillants comme des

escarboucles, sifflotant et grinçant des dents, tout en disant:

- Hi hi hi! il faut que tu me donnes tes dragées et tes massepains, petite fille, ou sinon, je dévorerai ton
ami Casse-Noisette.

Puis, après avoir fait cette menace, il s'enfuit de la chambre par le même trou qu'il avait fait pour entrer.

Marie était si effrayée de cette terrible apparition, que, le lendemain, elle se réveilla tonte pâle et le coeur
tout serré, et cela avec d'autant plus de raison, qu'elle n'osait raconter, de peur qu'on ne se moquât d'elle,

ce qui lui était arrivé pendant la nuit. Vingt fois le récit lui vint sur les lèvres, soit vis-à-vis de sa mère,

soit vis-à-vis de Fritz; mais elle s'arrêta, toujours convaincue que ni l'un ni l'autre ne la voudrait croire;

seulement, ce qui lui parut le plus clair dans tout cela, c'est qu'il lui fallait sacrifier au salut de

Casse-Noisette ses dragées et ses massepains; en conséquence, elle déposa, le soir du même jour tout ce

qu'elle en possédait sur le bord de l'armoire.

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