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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

Drosselmayer faisait d'autant plus de peine à Marie, qu'elle était certaine que ces poupées, auxquelles,
dans son imagination, elle prêtait le mouvement et la vie, vivaient et remuaient réellement.

Cependant, à la première vue du moins, il n'en était pas ainsi dans l'armoire, car tout y demeurait
tranquille et immobile; mais Marie, plutôt que de renoncer à sa conviction intérieure, attribuait tout cela à

l'ensorcellement de la reine des souris et de son fils; elle entra si bien dans ce sentiment, qu'elle continua

bientôt, tout en regardant Casse-Noisette, de lui dire tout haut ce qu'elle avait commencé de lui dire tout

bas.

- Cependant, reprit-elle, quand bien même vous ne seriez pas en état de vous remuer, et empêché, par
l'enchantement qui vous tient, de me dire le moindre petit mot, je sais très-bien, mon cher monsieur

Drosselmayer, que vous me comprenez parfaitement, et que vous connaissez à fond mes bonnes

intentions à votre égard; comptez donc sur mon appui si vous en avez besoin. En attendant, soyez

tranquille; je vais bien prier votre oncle de venir à votre aide, et il est si adroit, qu'il faut espérer que, pour

peu qu'il vous aime un peu, il vous secourra.

Malgré l'éloquence de ce discours, Casse-Noisette ne bougea point; mais il sembla à Marie qu'un soupir
passa tout doucement travers l'armoire vitrée, dont les glaces se mirent à résonner bien bas, mais d'une

façon si miraculeusement tendre, qu'il semblait à Marie qu'une voix douce comme une petite clochette

d'argent disait:

- Chère petite Marie, mon ange gardien, je serai à toi; Marie, moi!

Et, à ces paroles mystérieusement entendues, Marie, à travers le frisson qui courut par tout son corps,
sentit un bien-être singulier s'emparer d'elle.

Cependant le crépuscule était arrivé. Le président entra avec le conseiller de médecine Drosselmayer. Au
bout d'un instant, mademoiselle Trudchen avait préparé la table à thé, et toute la famille était rangée

autour de la table, causant gaiement. Quant à Marie, elle avait été chercher son petit fauteuil, et s'était

assise silencieusement aux pieds du parrain Drosselmayer; alors, dans un moment où tout le monde

faisait silence, elle leva ses grands yeux bleus sur le conseiller de médecine, et, le regardant fixement an

visage:

- Je sais maintenant, dit-elle, cher parrain Drosselmayer, que mon casse-noisette est ton neveu le jeune
Drosselmayer de Nuremberg. Il est devenu prince et roi du royaume des poupées, comme l'avait si bien

prédit ton compagnon l'astrologue; mais tu sais bien qu'il est en guerre ouverte et acharnée avec le roi des

souris. Voyons, cher parrain Drosselmayer, pourquoi n'es-tu pas venu à son aide quand tu étais en

chouette, à cheval sur la pendule? et maintenant encore, pourquoi l'abandonnes-tu?

Et, à ces mots, Marie raconta de nouveau, au milieu des éclats de rire de son père, de sa mère et de
mademoiselle Trudchen, toute cette fameuse bataille dont elle avait été spectatrice. Il n'y eut que Fritz et

le parrain Drosselmayer qui ne sourcillèrent point.

- Mais où donc, dit le parrain, cette petite fille va-t-elle chercher toutes les sottises qui lui passent par
l'esprit?

- Elle a l'imagination très-vive, répondit sa mère, et, au fond, ce ne sont que des rêves et des visions
occasionnés par sa fièvre.

- Et la preuve, dit Fritz, c'est qu'elle raconte que mes hussards rouges ont pris la fuite; ce qui ne saurait

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