|
Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette
Mon fils me vengera sur toi, Casse-Noisette! Pi... pi... pi... pi...
Adieu la vie, Trop tôt ravie! Adieu le ciel, Coupe de miel! Adieu le monde, Source féconde... Ah! je me meurs! Hi! pi pi! couic!!!
Le dernier soupir de dame Souriçonne n'était peut-être pas très-bien rimé; mais, s'il est permis de faire une faute de versification, c'est, on en conviendra, en rendant le dernier soupir!
Ce dernier soupir rendu, on appela le grand feutrier de la cour, lequel prit dame Souriçonne par la queue et l'emporta, s'engageant à la réunir aux malheureux débris de sa famille, qui, quinze ans et quelques mois auparavant, avaient été enterrés dans un commun tombeau.
Comme, au milieu de tout cela, personne que le mécanicien et l'astrologue ne s'était occupé de Nathaniel Drosselmayer, la princesse, qui ignorait l'accident qui était arrivé, ordonna que le jeune héros fût amené devant elle; car, malgré la semonce de la surintendante de son éducation, elle avait hâte de le remercier. Mais, à peine eut-elle aperçu le malheureux Nathaniel, qu'elle cacha sa tête dans ses deux mains, et que, oubliant le service qu'il lui avait rendu, elle s'écria:
- A la porte, à la porte, l'horrible Casse-Noisette! à la porte! à la porte! à la porte!
Aussitôt le grand maréchal du palais prit le pauvre Nathaniel par les épaules et le poussa sur l'escalier.
Le roi, plein de rage de ce qu'on avait osé lui proposer un casse-noisette pour gendre, s'en prit à l'astrologue et au mécanicien, et, au lieu de la rente de dix mille thalers et de la lunette d'honneur qu'il devait donner au premier, au lieu de l'épée en diamant, du grand ordre royal de l'Araignée d'or et de la redingote jaune qu'il devait donner au second, il les exila hors de son royaume, ne leur donnant que vingt-quatre heures pour en franchir les frontières. Il fallut obéir. Le mécanicien, l'astrologue et le jeune Drosselmayer, devenu casse-noisette, quittèrent la capitale et traversèrent la frontière. Mais, à la nuit venue, les deux savants consultèrent de nouveau les étoiles et lurent dans la conjonction des astres que, tout contrefait qu'il était, leur filleul n'en deviendrait pas moins prince et roi, s'il n'aimait mieux toutefois rester simple particulier, ce qui serait laissé à son choix; et cela arriverait quand sa difformité aurait disparu; et sa difformité disparaîtrait, quand il aurait commandé en chef un combat, dans lequel serait tué le prince que, après la mort de ses sept premiers fils, dame Souriçonne avait mis au monde avec sept têtes, et qui était le roi actuel des souris; enfin, lorsque, malgré sa laideur, Casse-Noisette serait parvenu à se faire aimer d'une jolie dame.
En attendant ces brillantes destinées, Nathaniel Drosselmayer, qui était sorti de la boutique paternelle en qualité de fils unique, y rentra en qualité de casse-noisette.
Il va sans dire que son père ne le reconnut aucunement et que, lorsqu'il demanda à son frère le mécanicien et à son ami l'astrologue ce qu'était devenu son fils bien-aimé, les deux illustres personnages répondirent, avec cet aplomb qui caractérise les savants, que le roi et la reine n'avaient pas voulu se
|