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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

Le premier soin du mécanicien et de l'astrologue, en arrivant la cour, fut de laisser le jeune Drosselmayer
à l'auberge, et d'aller annoncer au palais que après l'avoir cherchée inutilement dans les quatre parties du

monde, ils avaient enfin trouvé la noix Krakatuk à Nuremberg; mais de celui qui la devait casser, comme

il était convenu entre eux, ils n'en dirent pas un mot.

La joie fut grande au palais. Aussitôt le roi envoya chercher le conseiller intime, surveillant de l'esprit
public, lequel avait la haute main sur tous les journaux, et lui ordonna de rédiger pour le Moniteur royal

une note officielle que les rédacteurs des autres gazettes seraient forcés de répéter, et qui portait en

substance que tous ceux qui se croiraient d'assez bonnes dents pour casser la noisette Krakatuk n'avaient

qu'à se présenter au palais, et, l'opération faite, recevraient une récompense considérable.

C'est dans une circonstance pareille seulement qu'on peut apprécier tout ce qu'un royaume contient de
mâchoires. Les concurrents étaient en si grand nombre, qu'on fut oblig d'établir un jury présidé par le

dentiste de la couronne, lequel examinait les concurrents, pour voir s'ils avaient bien leurs trente-deux

dents, et si aucune de ces dents n'était gâtée.

Trois mille cinq cents candidats furent admis à cette première épreuve, qui dura huit jours, et qui n'offrit
d'autre résultat qu'un nombre indéfini de dents brisées et de mandibules démises.

Il fallut donc se décider à faire un second appel. Les gazettes nationales et étrangères furent couvertes de
réclames. Le roi offrait la place de président perpétuel de l'Académie et l'ordre de l'Araignée d'or à la

mâchoire supérieure qui parviendrait briser la noisette Krakatuk. On n'avait pas besoin d'être lettr pour

concourir.

Cette seconde épreuve fournit cinq mille concurrents. Tous les corps savants d'Europe envoyèrent leurs
représentants à cet important congrès. On y remarquait plusieurs membres de l'Académie française, et,

entre autres, son secrétaire perpétuel, lequel ne put concourir, à cause de l'absence de ses dents, qu'il

s'était brisées en essayant de déchirer les oeuvres de ses confrères.

Cette seconde épreuve, qui dura quinze jours, fut, hélas! plus désastreuse encore que la première. Les
délégués des sociétés savantes, entre autres, s'obstinèrent, pour l'honneur du corps auquel ils

appartenaient, à vouloir briser la noisette; mais ils y laissèrent leurs meilleures dents.

Quant à la noisette, sa coquille ne portait pas même la trace des efforts qu'on avait faits pour l'entamer.

Le roi était au désespoir; il résolut de frapper un grand coup, et, comme il n'avait pas de descendant mâle,
il fit publier, par une troisième insertion dans les gazettes nationales et étrangères, que la main de la

princesse Pirlipate était accordée et la succession au trône acquise à celui qui briserait la noisette

Krakatuk. Le seul article qui fût obligatoire, c'est que, cette fois, les concurrents devaient être âgés de

seize vingt-quatre ans.

La promesse d'une pareille récompense remua toute l'Allemagne. Les candidats arrivèrent de tous les
coins de l'Europe; et il en serait même venu de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, ainsi que de cette

cinquième partie du monde qu'avaient découverte Élias Drosselmayer et son ami l'astrologue, si, le temps

ayant été limité, les lecteurs n'eussent judicieusement réfléchi qu'au moment où ils lisaient la susdite

annonce, l'épreuve était en train de s'accomplir ou même était déjà accomplie.

Cette fois, le mécanicien et l'astrologue pensèrent que le moment était venu de produire le jeune
Drosselmayer, car il n'était pas possible au roi d'offrir un prix plus haut que celui qu'il était arrivé à

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