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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

qu'il pût me paraître pour le moment. Je fouillai ma poche, et fut fort étonné d'y trouver un zwanziger
tout pareil à celui que demandait cet homme. Cela me parut une coïncidence si singulière, que je lui

donnai mon zwanziger; lui, de son côté, me donna la noisette, et disparut.

«Or, je mis la noisette en vente, et, quoique je n'en demandasse que le prix qu'elle m'avait coûté, plus
deux kreutzers, elle resta exposée pendant sept ou huit ans sans que personne manifestât l'envie d'en faire

l'acquisition. C'est alors que je la fis dorer pour augmenter sa valeur; mais j'y dépensai inutilement deux

autres zwanzigers, la noisette est restée jusqu'aujourd'hui sans acquéreur. En ce moment l'astronome,

entre les mains duquel la noisette était restée, poussa un cri de joie. Tandis que maître Drosselmayer

écoutait le récit de son frère, il avait, à l'aide d'un canif, gratté délicatement la dorure de la noisette, et,

sur un petit coin de la coquille, il avait trouvé gravé en caractères chinois le mot KRAKATUK. Dès lors

il n'y eut plus de doute, et l'identité de la noisette fut reconnue.

Comment, après avoir trouvé la noisette Krakatuk, le mécanicien et l'astrologue trouvèrent le jeune
homme qui devait la casser.

Christian-Élias Drosselmayer était si pressé d'annoncer an roi cette bonne nouvelle, qu'il voulait
reprendre la malle-poste l'instant même; mais Christophe-Zacharias le pria d'attendre au moins jusqu'à ce

que son fils fût rentré: or, le mécanicien accéda d'autant plus volontiers à cette demande, qu'il n'avait pas

vu son neveu depuis tantôt quinze ans, et qu'en rassemblant ses souvenirs, il se rappela que c'était, au

moment où il avait quitté Nuremberg, un charmant petit bambin de trois ans et demi, que lui, Élias,

aimait de tout son coeur.

En ce moment, un beau jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans entra dans la boutique de
Christophe-Zacharias, et s'approcha de lui en l'appelant son père.

En effet, Zacharias, après l'avoir embrassé, le présenta à Élias, en disant au jeune homme:

- Maintenant, embrasse ton oncle.

Le jeune homme hésitait; car l'oncle Drosselmayer, avec sa redingote en lambeaux, son front chauve et
son emplâtre sur l'oeil, n'avait rien de bien attrayant. Mais, comme son père vit cette hésitation et qu'il

craignait qu'Élias n'en fût blessé, il poussa son fils par derrière, si bien que le jeune homme, tant bien que

mal, se trouva dans les bras du mécanicien.

Pendant ce temps, l'astrologue fixait les yeux sur le jeune homme, avec une attention continue qui parut
si singulière celui-ci, qu'il saisit le premier prétexte pour sortir, se trouvant mal à l'aise d'être regardé

ainsi.

Alors l'astrologue demanda à Zacharias sur son fils quelques détails que celui-ci s'empressa de lui donner
avec une prolixit toute paternelle.

Le jeune Drosselmayer avait, en effet, comme sa figure l'indiquait, dix-sept à dix-huit ans. Dès sa plus
tendre jeunesse, il était si drôle et si gentil, que sa mère s'amusait le faire habiller comme les joujoux qui

étaient dans la boutique, c'est-à-dire tantôt en étudiant, tantôt en postillon, tantôt en Hongrois, mais

toujours avec un costume qui exigeait des bottes; car, comme il avait le plus joli pied du monde, mais le

mollet un peu grêle, les bottes faisaient valoir la qualité et cachaient le défaut.

- Ainsi, demanda l'astrologue à Zacharias, votre fils n'a jamais porté que des bottes?

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