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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette
A ces mots, qui surprirent fort le roi, le mécanicien se retourna et demanda à Sa Majesté la faveur d'être conduit à l'astronome de la cour; le roi y consentit, mais à la condition que ce serait sous bonne escorte. Maître Drosselmayer eût sans doute mieux aimé faire cette course seul; cependant, comme, dans cette circonstance, il n'avait pas le moins du monde son libre arbitre, il lui fallut souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher, et traverser les rues de la capitale escorté comme un malfaiteur.
Arrivé chez l'astrologue, maître Drosselmayer se jeta dans ses bras, et tous deux s'embrassèrent avec des torrents de larmes, car ils étaient connaissances de vieille date, et s'aimaient fort; puis ils se retirèrent dans un cabinet écarté, et feuilletèrent ensemble une quantité innombrable de livres qui traitaient de l'instinct, des sympathies, des antipathies, et d'une foule d'autres choses non moins mystérieuses. Enfin, la nuit étant venue, l'astrologue monta sur sa tour, et, aidé de maître Drosselmayer, qui était lui-même fort habile en pareille matière, découvrit, malgré l'embarras des lignes qui s'entre-croisaient sans-cesse, que, pour rompre le charme qui rendait Pirlipate hideuse, et pour qu'elle redevînt aussi belle qu'elle l'avait été, elle n'avait qu'une chose à faire: c'était de manger l'amande de la noisette Krakatuk, laquelle avait une enveloppe tellement dure, que la roue d'un canon de quarante-huit pouvait passer sur elle sans la rompre. En outre, il fallait que cette coquille fût brisée en présence de la princesse par les dents d'un jeune homme qui n'eût jamais été rasé, et qui n'eût encore porté que des bottes. Enfin, l'amande devait être présentée par lui à la princesse, les yeux fermés, et, les yeux fermés toujours, il devait alors faire sept pas à reculons et sans trébucher. Telle était la réponse des astres.
Drosselmayer et l'astronome avaient travaillé sans relâche, durant trois jours et trois nuits, à éclaircir toute cette mystérieuse affaire. On en était précisément au samedi soir, et le roi achevait son dîner et entamait même le dessert, lorsque le mécanicien, qui devait être décapité le lendemain au point du jour, entra dans la salle à manger royale, plein de joie et d'allégresse, annonçant qu'il avait enfin trouvé le moyen de rendre à la princesse Pirlipate sa beauté perdue. À cette nouvelle, le roi le serra dans ses bras avec la bienveillance la plus touchante, et demanda quel était ce moyen.
Le mécanicien fit part au roi du résultat de sa consultation avec l'astrologue.
- Je le savais bien, maître Drosselmayer, s'écria le roi, que tout ce que vous en faisiez, ce n'était que par entêtement. Ainsi, c'est convenu; aussitôt après le dîner, on se mettra l'oeuvre. Ayez donc soin, très-cher mécanicien, que, dans dix minutes, le jeune homme non rasé soit là, chaussé de ses bottes, et la noisette Krakatuk à la main. Surtout veillez à ce que, d'ici là, il ne boive pas de vin, de peur qu'il ne trébuche en faisant, comme une écrevisse, ses sept pas en arrière; mais, une fois l'opération achevée, dites-lui que je mets ma cave à sa disposition et qu'il pourra se griser tout à son aise.
Mais, au grand étonnement du roi, maître Drosselmayer parut consterné en entendant ce discours; et, comme il gardait le silence, le roi insista pour savoir pourquoi il se taisait et restait immobile à sa place, au lieu de se mettre en course pour exécuter ses ordres souverains. Mais le mécanicien, se jetant genoux:
- Sire, dit-il, il est bien vrai que nous avons trouvé le moyen de guérir la princesse, et que ce moyen consiste à lui faire manger l'amande de la noisette Krakatuk, lorsqu'elle aura ét cassée par un jeune homme à qui on n'aura jamais fait la barbe, et qui, depuis sa naissance, aura toujours porté des bottes; mais nous ne possédons ni le jeune homme ni la noisette; mais nous ne savons pas où les trouver, et, selon toute probabilité, nous ne trouverons que bien difficilement la noisette et le casse-noisette.
À ces mots, le roi, furieux, brandit son sceptre au-dessus de la tête du mécanicien, en s'écriant:
- Eh bien, va donc pour la mort!
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