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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette
bien de se rendre à l'invitation, il le fit inviter, an contraire, à venir recevoir un nouvel ordre que Sa Majesté avait créé, rien que pour les hommes de lettres, les artistes et les mécaniciens.
Maître Drosselmayer n'était pas exempt d'orgueil; il pensa qu'un ruban ferait bien sur sa redingote jaune, et se mit immédiatement en route; mais sa joie se changea bientôt en terreur: à la frontière du royaume, des gardes l'attendaient, qui s'emparèrent de lui, et le conduisirent de brigade en brigade jusqu'à la capitale.
Le roi, qui craignait sans doute de se laisser attendrir, ne voulut pas même recevoir maître Drosselmayer lorsqu'il arriva au palais; mais il le fit conduire immédiatement près du berceau de Pirlipate, faisant signifier au mécanicien que si, de ce jour en un mois, la princesse n'était point rendue à son état naturel, il lui ferait impitoyablement trancher la tête.
Maître Drosselmayer n'avait point de prétention à l'héroïsme, et n'avait jamais compté mourir que de sa belle mort, comme on dit; aussi fut-il fort effrayé de la menace; mais, néanmoins, se confiant bientôt dans sa science, dont sa modestie personnelle ne l'avait jamais empêché d'apprécier l'étendue, il se rassura quelque peu, et s'occupa immédiatement de la première et de la plus utile opération, qui était celle de s'assurer si le mal pouvait céder à un remède quelconque, ou était véritablement incurable, comme il avait cru le reconnaître dès le premier abord.
A cet effet, il démonta fort adroitement d'abord la tête, puis, les uns après les autres, tous les membres de la princesse Pirlipate, détacha ses pieds et ses mains pour en examiner plus son aise non-seulement les jointures et les ressorts, mais encore la construction intérieure. Mais, hélas! plus il pénétra dans le mystère de l'organisation pirlipatine, mieux il découvrit que plus la princesse grandirait, plus elle deviendrait hideuse et difforme; il rattacha donc avec soin les membres de Pirlipate, et, ne sachant plus que faire ni que devenir, il se laissa aller, près du berceau de la princesse, qu'il ne devait plus quitter jusqu'à ce qu'elle eût repris sa première forme, à une profonde mélancolie.
Déjà la quatrième semaine était commencée, et l'on en était arrivé au mercredi, lorsque, selon son habitude, le roi entra pour voir s'il ne s'était pas opéré quelque changement dans l'extérieur de la princesse, et, voyant qu'il était toujours le même, s'écria, en menaçant la mécanicien de son sceptre:
- Christian-Élias Drosselmayer, prends garde à toi! tu n'as plus que trois jours pour me rendre ma fille telle qu'elle était; et, si tu t'entêtes à ne pas la guérir, c'est dimanche prochain que tu seras décapité.
Maître Drosselmayer, qui ne pouvait guérir la princesse, non point par entêtement, mais par impuissance, se mit à pleurer amèrement, regardant, avec ses yeux noyés de larmes, la princesse Pirlipate, qui croquait une noisette aussi joyeusement que si elle eût été la plus jolie fille de la terre. Alors, à cette vue attendrissante, le mécanicien fut, pour la première fois, frapp du goût particulier que la princesse avait, depuis sa naissance, manifesté pour les noisettes, et de la singulière circonstance qui l'avait fait naître avec des dents. En effet, aussitôt sa transformation, elle s'était mise à crier, et elle avait continu de se livrer à cet exercice jusqu'au moment où, trouvant une aveline sous sa main, elle la cassa, en mangea l'amande, et s'endormit tranquillement. Depuis ce temps-là, les deux surgardiennes intimes avaient eu le soin d'en bourrer leurs poches, et de lui en donner une ou plusieurs aussitôt qu'elle faisait la grimace.
- O instinct de la nature! éternelle et impénétrable sympathie de tous les êtres créés! s'écria Christian-Élias Drosselmayer, tu m'indiques la porte qui mène à la découverte de tes mystères; j'y frapperai, et elle s'ouvrira!
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