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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette
Nous ne pourrions pas dire depuis combien de temps durait cet étrange sommeil, lorsque, vers minuit, une des surgardiennes intimes s'éveilla en sursaut. Toutes les personnes qui l'entouraient semblaient tombées en léthargie; pas le moindre ronflement; les respirations elles-mêmes étaient arrêtées; partout régnait un silence de mort, au milieu duquel on n'entendait que le bruit du ver piquant le bois. Mais que devint la surgardienne intime, en voyant près d'elle une grande et horrible souris qui, dressée sur ses pattes de derrière, avait plongé sa tête dans le berceau de Pirlipatine, et paraissait fort occupée à ronger le visage de la princesse? Elle se leva en poussant un cri de terreur. A ce cri, tout le monde se réveilla; mais dame Souriçonne, car c'était bien elle, s'élança vers un des coins de la chambre. Les conseillers intimes de légation se précipitèrent après elles; hélas! il était trop tard: dame Souriçonne avait disparu par une fente du plancher. Au même instant, la princesse Pirlipate, réveillée par toute cette rumeur, se mit à pleurer. A ces cris, les gardiennes et les surgardiennes répondirent par des exclamations de joie.
Dieu soit loué! disaient-elles. Puisque la princesse Pirlipate crie, c'est qu'elle n'est pas morte.
Et alors elles accoururent au berceau; mais leur désespoir fut grand lorsqu'elles virent ce qu'était devenue cette délicate et charmante créature!
En effet, à la place de ce visage blanc et rose, de cette petite tête aux cheveux d'or, de ces yeux d'azur, miroir du ciel, était plantée une immense et difforme tête sur un corps contrefait et ratatiné. Ses deux beaux yeux avaient perdu leur couleur céleste, et s'épanouissaient verts, fixes et hagards, à fleur de tête. Sa petite bouche s'était étendue d'une oreille à l'autre, et son menton s'était couvert d'une barbe cotonneuse et frisée, on ne peut plus convenable pour un vieux polichinelle, mais hideuse pour une jeune princesse.
En ce moment, la reine entra; les six gardiennes ordinaires et les deux surgardiennes intimes se jetèrent la face contre terre, tandis que les six conseillers de légation regardaient s'il n'y avait pas quelque fenêtre ouverte pour gagner les toits.
Le désespoir de la pauvre mère fut quelque chose d'affreux. On l'emporta évanouie dans la chambre royale.
Mais c'est le malheureux père dont là douleur faisait surtout peine à voir, tant elle était morne et profonde. On fut oblig de mettre des cadenas à ses croisées pour qu'il ne se précipitât point par la fenêtre, et de ouater son appartement pour qu'il ne se brisât point la tête contre les murs. Il va sans dire qu'on lui retira son épée, et qu'on ne laissa traîner devant lui ni couteau ni fourchette, ni aucun instrument tranchant ou pointu. Cela était d'autant plus facile qu'il ne mangea point pendant les deux ou trois premiers jours, ne cessant de répéter:
- O monarque infortuné que je suis! ô destin cruel que tu es!
Peut-être, au lieu d'accuser le destin, le roi eût-il dû penser que, comme tous les hommes le sont ordinairement, il avait ét l'artisan de ses propres malheurs, attendu que, s'il avait su manger ses boudins avec un peu de lard de moins que d'habitude, et que, renonçant à la vengeance, il eût laissé dame Souriçonne et sa famille sous l'âtre, ce malheur qu'il déplorait ne serait point arrivé. Mais nous devons dire que les pensées du royal père de Pirlipate ne prirent aucunement cette direction philosophique.
Au contraire, dans la nécessité où se croient toujours les puissants de rejeter les calamités qui les frappent sur de plus petits qu'eux, il rejeta la faute sur l'habile mécanicien Christian-Élias Drosselmayer. Et, bien convaincu que, s'il lui faisait dire de revenir à la cour pour y être pendu ou décapité, celui-ci se garderait
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