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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

Mes enfants, mes neveux et mes cousins sont morts;
Mais tremble, madame la reine!

Que l'enfant qu'en ton sein tu portes en ce jour,

Et qui sera bientôt l'objet de ton amour,

Soit déjà celui de ma haine.

Ton époux a des forts, des canons, des soldats,
Des mécaniciens, des conseillers d'États,

Des ministres, des souricières.

La reine des souris n'a rien de tout cela;

Mais le ciel lui fit don des dents que tu vois l

Pour dévorer les héritières.

Là-dessus, elle disparut, et personne ne l'avait revue depuis. Mais la reine, qui, en effet, s'était aperçue
depuis quelques jours qu'elle était enceinte, fut si épouvantée de cette prédiction, qu'elle laissa tomber la

purée de foie dans le feu.

Ainsi, pour la seconde fois, dame Souriçonne priva le roi d'un de ses mets favoris; ce qui le mit fort en
colère et le fit s'applaudir encore davantage du coup d'État qu'il avait si heureusement accompli.

Il va sans dire que Christian-Élias Drosselmayer fut renvoyé avec une splendide récompense, et rentra
triomphant à Nuremberg.

Comment, malgré toutes les précautions prises par la reine, dame Souriçonne accomplit sa menace à
l'endroit de la princesse Pirlipate.

Maintenant, mes chers enfants, vous savez aussi bien que moi, n'est-ce pas, pourquoi la reine faisait
garder avec tant de soin la miraculeuse petite princesse Pirlipate: elle craignait la vengeance de dame

Souriçonne; car, d'après ce que dame Souriçonne avait dit, il ne s'agissait pas moins, pour l'héritière de

l'heureux petit royaume sans nom, que de la perte de sa vie ou tout au moins de sa beauté; ce qui,

assure-t-on, pour une femme, est bien pis encore. Ce qui redoublait surtout l'inquiétude de la tendre mère,

c'est que les machines de maître Drosselmayer ne pouvaient absolument rien contre l'expérience de dame

Souriçonne. Il est vrai que l'astronome de la cour, qui était en même temps grand augure et grand

astrologue, craignant qu'on ne supprimât sa charge comme inutile, s'il ne donnait pas son mot dans cette

affaire, prétendit avoir lu dans les astres, d'une manière certaine, que la famille de l'illustre chat Murr

était seule en état de défendre le berceau de l'approche de dame Souriçonne. C'est pour cela que chacune

des six gardiennes fut forcée de tenir sans cesse sur ses genoux un des mâles de cette famille, qui, au

reste, étaient attachés à la cour en qualité de secrétaires intimes de légation, et devait, par un grattement

délicat et prolongé, adoucir à ces jeunes diplomates le pénible service qu'ils rendaient à l'État.

Mais, un soir, il y a des jours, comme vous le savez, mes enfants, où l'on se réveille tout endormi, un
soir, malgré tous les efforts que firent les six gardiennes qui se tenaient autour de la chambre, chacune un

chat sur ses genoux, et les deux surgardiennes intimes qui étaient assises au chevet de la princesse, elles

sentirent le sommeil s'emparer d'elles progressivement. Or, comme chacune absorbait ses propres

sensations en elle-même, se gardant bien de les confier à ses compagnes, dans l'espérance que celles-ci

ne s'apercevraient pas de son manque de vigilance, et veilleraient à sa place tandis qu'elle dormirait, il en

résulta que les yeux se fermèrent successivement, que les mains qui grattaient les matous s'arrêtèrent à

leur tour, et que les matous, n'étant plus grattés, profitèrent de la circonstance pour s'assoupir.

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