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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette
terrible parut déchirer son âme; enfin il se renversa sur le dos de son fauteuil, couvrit son visage de ses deux mains, se désespérant et sanglotant d'une façon si lamentable, que chacun se leva de sa place et l'entoura avec la plus vive inquiétude. En effet, la crise paraissait des plus graves: le chirurgien de la cour cherchait inutilement le pouls du malheureux monarque, qui paraissait être sous le poids de la plus profonde, de la plus affreuse et de la plus inouïe des calamités. Enfin, après que les remèdes les plus violents, pour le faire revenir à lui, eurent été employés, tels que plumes brûlées, sels anglais et clefs dans le dos, le roi parut reprendre quelque peu ses esprits, entr'ouvrit ses yeux éteints, et, d'une voix si faible, qu'à peine si on put l'entendre, il balbutia ce peu de mots:
- Pas assez de lard! ...
A ces paroles, ce fut à la reine de pâlir à son tour. Elle se précipita à ses genoux, s'écriant d'une voix entrecoupée par ses sanglots:
- O mon malheureux, infortuné et royal époux! Quel chagrin ne vous ai-je pas causé pour n'avoir pas écouté les remontrances que vous m'avez déjà faites si souvent; mais vous voyez la coupable vos genoux, et vous pouvez la punir aussi durement qu'il vous conviendra.
- Qu'est-ce à dire? demanda le roi; et que s'est-il donc pass qu'on ne m'a pas dit?
- Hélas! hélas! répondit la reine, à qui son mari n'avait jamais parlé si rudement; hélas! c'est dame Souriçonne, avec ses sept fils, avec ses neveux, ses cousins et ses alliés qui a dévoré tout le lard!
Mais la reine n'en put dire davantage: les forces lui manquèrent, elle tomba à la renverse, et s'évanouit.
Alors le roi se leva furieux, et s'écria d'une voix terrible:
- Madame la surintendante, que signifie cela?
Alors la surintendante raconta ce qu'elle savait, c'est-à-dire que, accourue aux cris de la reine, elle avait vu Sa Majesté aux prises avec toute la famille de dame Souriçonne, et qu'alors, son tour, elle avait appelé le chef, qui, avec l'aide de ses marmitons, était parvenu à faire rentrer tous les pillards sous l'âtre.
Aussitôt le roi, voyant qu'il s'agissait d'un crime de lèse-majesté, rappela toute sa dignité et tout son calme, ordonnant, vu l'énormité du forfait, que son conseil intime fût rassemblé à l'instant même, et que l'affaire fut exposée à ses plus habiles conseillers.
En conséquence, le conseil fut réuni, et l'on y décida, à la majorité des voix, que dame Souriçonne étant accusée d'avoir mangé le lard destiné aux saucisses, aux boudins et aux andouilles du roi, son procès lui serait fait, et que, si elle était coupable, elle serait à tout jamais exilée du royaume, elle et sa race, et que ce qu'elle y possédait de biens, terres, châteaux, pâlans, résidences royales, tout serait confisqué.
Mais alors le roi fit observer à son conseil intime et à ses habiles conseillers que, pendant le temps que durerait le procès, dame Souriçonne et sa famille auraient tout le temps de manger son lard, ce qui l'exposerait à des avanies pareilles à celle qu'il venait de subir en présence de six têtes couronnées, sans compter les princes royaux, les ducs héréditaires et les prétendants: il demandait donc qu'un pouvoir discrétionnaire lui fût accordé à l'égard de dame Souriçonne et de sa famille.
Le conseil alla aux voix pour la forme, comme on le pense bien, et le pouvoir discrétionnaire que demandait le roi lui fut accordé.
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