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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

Et, mangeant rarement quelque chose qui vaille,
De ce friand rôti je désire ma part.

La reine reconnut aussitôt la vois qui lui parlait ainsi: c'était celle de dame Souriçonne.

Dame Souriçonne habitait depuis longues années le palais. Elle prétendait être alliée à la famille royale,
et reine elle-même du royaume souriquois; c'est pourquoi elle tenait, sous l'âtre de la cuisine, une cour

fort considérable.

La reine était une bonne et fort douce femme qui, tout en se refusant à reconnaître tout haut dame
Souriçonne comme reine et comme soeur, avait tout bas pour elle une foule d'égards et de complaisances

qui lui avaient souvent fait reprocher par son mari, plus aristocrate qu'elle, la tendance qu'elle avait

déroger; or, comme on le comprend bien, dans cette circonstance solennelle, elle ne voulut point refuser

à sa jeune amie ce qu'elle demandait, et lui dit:

- Avancez, dame Souriçonne, avancez hardiment, et venez, je vous y autorise, goûter mon lard tant que
vous voudrez.

Aussitôt dame Souriçonne apparut gaie et frétillante, et, sautant sur le foyer, saisit adroitement avec sa
petite patte les morceaux de lard que la reine lui tendait les uns après les autres.

Mais voilà que, attirés par les petits cris de plaisir que poussait leur reine, et surtout par l'odeur
succulente que répandait le lard grillé, arrivèrent, frétillant et sautillant aussi, d'abord les sept fils de

dame Souriçonne, puis ses parents, puis ses alliés, tous fort mauvais coquins, effroyablement portés sur

leur bouche, et qui s'en donnèrent sur le lard de telle façon, que la reine fut obligée, si hospitalière qu'elle

fût, de leur faire observer que, s'ils allaient de ce train-là, il ne lui resterait plus de lard pour ses boudins.

Mais, quelque juste que fût cette réclamation, les sept fils de dame Souriçonne n'en tinrent compte, et,

donnant le mauvais exemple à leurs parents et à leurs alliés, ils se ruèrent, malgr les représentations de

leur mère et de leur reine, sur le lard de leur tante, qui allait disparaître entièrement, lorsque, aux cris de

la reine, qui ne pouvait plus venir à bout de chasser ses hôtes importuns, accourut la surintendante,

laquelle appela le chef des cuisines, lequel appela le chef des marmitons, lesquels accoururent armés de

vergettes, d'éventails et de balais, et parvinrent à faire rentrer sous l'âtre tout le peuple souriquois. Mais la

victoire, quoique complète, était trop tardive; à peine restait-il le quart du lard nécessaire à la confection

des andouilles, des saucisses et des boudins, lequel reliquat fut, d'après les indications du mathématicien

du roi, qu'on avait envoyé chercher en toute hâte, scientifiquement réparti entre le grand chaudron à

boudins et les deux grandes casseroles andouilles et à saucisses.

Une demi-heure après cet événement, le canon retentit, les clairons et les trompettes sonnèrent, et l'on vit
arriver tous les potentats, tous les princes royaux, tous les ducs héréditaires et tous les prétendants qui

étaient dans le pays, vêtus de leurs plus magnifiques habits; les uns traînés dans des carrosses de cristal,

les autres montés sur leurs chevaux de parade. Le roi les attendait sur le perron du palais, et les reçut avec

la plus aimable courtoisie et la plus gracieuse cordialité; puis, les ayant conduits dans la salle à manger, il

s'assit au haut bout en sa qualité de seigneur suzerain, ayant la couronne sur la tête et le sceptre à la main,

invitant les autres monarques à prendre chacun la place que lui assignait son rang parmi les têtes

couronnées, les princes royaux, les ducs héréditaires ou les prétendants.

La table était somptueusement servie, et tout alla bien pendant le potage et le relevé. Mais, au service des
andouilles, on remarqua que le prince paraissait agité; à celui des saucisses, il pâlit considérablement;

enfin, à celui des boudins, il leva les yeux au ciel, des soupirs s'échappèrent de sa poitrine, une douleur

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