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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

faire en même temps une visite au père futur de notre héroïne; car, à cette époque, la princesse Pirlipate
n'était pas encore née; ils étaient accompagnés de princes royaux, de grands-ducs héréditaires et de

prétendants des plus agréables. Ce fut une occasion, pour le roi qu'ils visitaient, et qui était un monarque

des plus magnifiques, de faire une large percée à son trésor et de donner force tournois, carrousels et

comédies. Mais ce ne fut pas le tout. Après avoir appris, par le surintendant des cuisines royales, que

l'astronome de la cour avait annoncé que le temps d'abattre les porcs était arrivé, et que la conjonction

des astres annonçait que l'année serait favorable à la charcuterie, il ordonna de faire une grande tuerie de

pourceaux dans ses basses-cours, et, montant dans son carrosse, il alla en personne prier, les uns après les

autres, tous les rois et tous les princes résidant pour le moment dans sa capitale, de venir manger la soupe

avec lui, voulant se ménager le plaisir de leur surprise à la vue du magnifique repas qu'il comptait leur

donner; puis, en rentrant chez lui, il se fit annoncer chez la reine, et, s'approchant d'elle, il lui dit d'un ton

câlin, avec lequel il avait l'habitude de lui faire faire tout ce qu'il voulait:

- Bien, chère amie, tu n'as pas oublié, n'est-ce pas, à quel point j'aime le boudin? n'est-ce pas, tu ne l'as
pas oublié?

La reine comprit, du premier mot, ce que le roi voulait dire. En effet, Sa Majesté entendait tout
simplement, par ces paroles insidieuses, qu'elle eût à se livrer, comme elle l'avait fait maintes fois, à la

très utile occupation de confectionner de ses mains royales la plus grande quantité possible de saucisses,

d'andouilles et de boudins. Elle sourit donc à cette proposition de son mari; car, quoique exerçant fort

honorablement la profession de reine, elle était moins sensible aux compliments qu'on lui faisait sur la

dignité avec laquelle elle portait le sceptre et la couronne, que sur l'habileté avec laquelle elle faisait un

pouding ou confectionnait un baba. Elle se contenta donc de faire une gracieuse révérence à son époux,

en lui disant qu'elle était sa servante pour lui faire du boudin, comme pour toute autre chose.

Aussitôt le grand trésorier dut livrer aux cuisines royales le chaudron gigantesque en vermeil et les
grandes casseroles d'argent destinés à faire le boudin et les saucisses. On alluma un immense feu de bois

de sandal. La reine mit son tablier de cuisine de damas blanc, et bientôt les plus doux parfums

s'échappèrent du chaudron. Cette délicieuse odeur se répandit aussitôt dans les corridors, pénétra

rapidement dans toutes les chambres, et parvint enfin jusqu'à la salle du trône, où le roi tenait son conseil.

Le roi était un gourmet; aussi cette odeur lui fit-elle une vive impression de plaisir. Cependant, comme

c'était un prince grave et qui avait la réputation d'être maître de lui, il résista quelque temps au sentiment

d'attraction qui le poussait vers la cuisine; mais enfin, quel que fût son empire sur ses passions, il lui

fallut céder au ravissement inexprimable qu'il éprouvait.

- Messieurs, s'écria-t-il en se levant, avec votre permission, je reviens dans un instant; attendez-moi.

Et, à travers les chambres et les corridors, il prit sa course vers la cuisine, serra la reine entre ses bras,
remua le contenu du chaudron avec son sceptre d'or, y goûta du bout de la langue, et, l'esprit plus

tranquille, il retourna au conseil et reprit, quoique un peu distrait, la question où il l'avait laissée.

Il avait quitté la cuisine juste au moment important où le lard, découpé par morceaux, allait être rôti sur
des grils d'argent; la reine, encouragée par ses éloges, se livrait à cette importante occupation, et les

premières gouttes de graisse tombaient en chantant sur les charbons, lorsqu'une petite voix chevrotante se

fit entendre qui disait:

- Ma soeur, offre-moi donc une bribe de lard;

Car, étant reine aussi, je veux faire ripaille:

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