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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

enfant le poussa tellement hors de lui, qu'il jeta d'abord de grands cris de joie, puis se prit à danser en
rond, puis enfin à sauter à cloche-pied, en disant:

- Ah! grand Dieu! vous qui voyez tous les jours les anges, avez-vous jamais rien vu de plus beau que ma
Pirlipatine?

Alors, comme, derrière le roi, étaient entrés les ministres, les généraux, les grands officiers, les
présidents, les conseillers et les juges; tous, voyant le roi danser à cloche-pied, se mirent à danser comme

le roi, en disant:

- Non, non, jamais, sire, non, non, jamais, il n'y a rien eu de si beau au monde que votre Pirlipatine.

Et, en effet, ce qui vous surprendra fort, mes chers enfants, c'est qu'il n'y avait dans cette réponse aucune
flatterie; car, effectivement, depuis la création du monde, il n'était pas né un plus bel enfant que la

princesse Pirlipate. Sa petite figure semblait tissue de délicats flocons de soie, roses comme les roses, et

blancs comme les lis. Ses yeux étaient du plus étincelant azur, et rien n'était plus charmant que de voir les

fils d'or de sa chevelure se réunir en boucles mignonnes, brillantes et frisées sur ses épaules, blanches

comme l'albâtre. Ajoutez à cela que Pirlipate avait apporté, en venant au monde, deux rangées de petites

dents, ou plutôt de véritables perles, avec lesquelles, deux heures après sa naissance, elle mordit si

vigoureusement le doigt du grand chancelier, qui, ayant la vue basse, avait voulu la regarder de trop près,

que, quoiqu'il appartînt à l'école des stoïques, il s'écria, disent les uns:

- Ah diantre!

Tandis que d'autres soutiennent, en l'honneur de la philosophie, qu'il dit seulement:

- Aïe! aïe! aïe!

Au reste, aujourd'hui encore, les voix sont partagées sur cette grande question, aucun des deux partis
n'ayant voulu céder. Et la seule chose sur laquelle les diantristes et les aïstes soient

demeurés, d'accord, le seul fait qui soit rest incontestable, c'est que la princesse Pirlipate mordit le grand

chancelier au doigt. Le pays apprit dès lors qu'il y avait autant d'esprit qu'il se trouvait de beauté dans le

charmant petit corps de Pirlipatine.

Tout le monde était donc heureux dans ce royaume favorisé des cieux. La reine seule était extrêmement
inquiète et troublée, sans que personne sût pourquoi. Mais ce qui frappa surtout les esprits, c'est le soin

avec lequel cette mère craintive faisait garder le berceau de son enfant. En effet, toutes les portes étaient

non-seulement occupées par les trabans de la garde, mais encore, outre les deux gardiennes qui se

tenaient toujours près de la princesse, il y en avait encore six autres que l'on faisait asseoir autour du

berceau, et qui se relayaient toutes les nuits. Mais, surtout, ce qui excitait au plus haut degré la curiosité,

ce que personne ne pouvait comprendre, c'est pourquoi chacune de ces six gardiennes était obligée de

tenir un chat sur ses genoux, et de le gratter toute la nuit afin qu'il ne cessât point de ruminer.

Je suis convaincu, mes chers enfants, que vous êtes aussi curieux que les habitants de ce petit royaume
sans nom, de savoir pourquoi ces six gardiennes étaient obligées de tenir un chat sur leurs genoux, et de

le gratter sans cesse pour qu'il ne cessât point de ruminer un seul instant; mais, comme vous chercheriez

inutilement le mot de cette énigme, je vais vous le dire, afin de vous épargner le mal de tête qui ne

pourrait manquer de résulter pour vous d'une pareille application.

Il arriva, un jour, qu'une demi-douzaine de souverains des mieux couronnés se donnèrent le mot pour

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