bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

- Parrain Drosselmayer, que fais-tu là-haut? Descends près de moi, et ne m'épouvante pas ainsi, méchant
parrain Drosselmayer.

Mais, à ces paroles, commencèrent à la ronde un sifflement aigu et un ricanement enragé; puis bientôt on
entendit des milliers de petits pieds trotter derrière les murs, puis on vit des milliers de petites lumières

qui scintillaient à travers les fentes des cloisons; quand je dis des milliers de petites lumières, je me

trompe, c'étaient des milliers de petits yeux brillants. Et Marie s'aperçut que de tous côtés il y avait une

population de souris qui s'apprêtait à entrer. En effet, au bout de cinq minutes, par les jointures des

portes, par les fentes du plancher, des milliers de souris pénétrèrent dans la chambre, et trott, trott, trott,

hopp, hopp, hopp, commencèrent à galoper deçà, delà, et bientôt se mirent en rang de la même façon que

Fritz avait l'habitude de disposer ses soldats pour la bataille. Ceci parut fort plaisant à Marie; et, comme

elle ne ressentait pas pour les souris cette terreur naturelle et puérile qu'éprouvent les autres enfants, elle

allait s'amuser sans doute infiniment à ce spectacle, lorsque tout à coup elle entendit un sifflement si

terrible, si aigu et si prolongé, qu'un froid glacial lui passa sur le dos. Au même instant, à ses pieds, le

plancher se souleva, et, poussé par une puissance souterraine, le roi des souris, avec ses sept têtes

couronnées, apparut à ses pieds, au milieu du sable, du plâtre et de la terre broyée, et chacune de ces sept

têtes commença à siffloter et à grignoter hideusement, pendant que le corps auquel appartenaient ces sept

têtes sortait à son tour. Aussitôt toute l'armée s'élança au-devant de son roi, en couicant trois fois en

choeur; puis aussitôt, tout en gardant leurs rangs, les régiments de souris se mirent à courir par la

chambre, se dirigeant vers l'armoire vitrée, contre laquelle Marie, enveloppée de tous côtés, commença à

battre en retraite. Nous l'avons dit, ce n'était cependant pas une enfant peureuse; mais, quand elle se vit

entourée de cette foule innombrable de souris, commandée par ce monstre à sept têtes, la frayeur

s'empara d'elle, et son coeur commença de battre si fort, qu'il lui sembla qu'il voulait sortir de sa poitrine.

Puis toute coup son sang parut s'arrêter, la respiration lui manqua; à demi évanouie, elle recula en

chancelant; enfin, kling, kling, prrrr! et la glace de l'armoire vitrée, enfoncée par son coude, tomba sur le

parquet, brisée en mille morceaux. Elle ressentit bien au moment même une vive douleur au bras gauche;

mais, en même temps, son coeur se retrouva plus léger, car elle n'entendit plus ces horribles couics,

couics, qui l'avaient si fort effrayée; en effet, tout était redevenu tranquille autour d'elle, les souris avaient

disparu, et elle crut que, effrayées du bruit qu'avait fait la glace en se brisant, elles s'étaient réfugiées dans

leurs trous.

Mais voilà que, presque aussitôt, succédant à ce bruit, commença dans l'armoire une rumeur étrange, et
que de toutes petites voix aiguës criaient de toutes leurs faibles forces: «Aux armes! aux armes! aux

armes!» Et, en même temps, la sonnerie du château se mit à sonner, et l'on entendait murmurer de tous

côtés: «Allons, alerte, alerte! levons-nous: c'est l'ennemi. Bataille, bataille, bataille!

Marie se retourna. L'armoire était miraculeusement éclairée, et il s'y faisait un grand remue-ménage: tous
les arlequins, les pierrots, les polichinelles et les pantins s'agitaient, couraient deçà, delà, s'exhortant les

uns les autres, tandis que les poupées faisaient de la charpie et préparaient des remèdes pour les blessés.

Enfin, casse-noisette lui-même rejeta tout à coup ses couvertures et sauta à bas au lit sur ses deux pieds à

la fois, en criant:

- Knac! knac! knac! Stupide tas de souris, rentrez dans vos trous, ou, à l'instant même, vous allez avoir
affaire à moi.

Mais, à cette menace, un grand sifflement retentit, et Marie s'aperçut que les souris n'étaient pas rentrées
dans leurs trous, mais bien qu'elles s'étaient, effrayées par le bruit du verre cassé, réfugiées sous les tables

< page précédente | 17 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.