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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette
deux yeux verts un double éclair si brillant, que la petite fille, tout effrayée, s'arrêta et fit un pas en arrière. Mais, comme aussitôt la casse-noisette reprit sa bienveillante physionomie et son mélancolique sourire, elle pensa qu'elle avait été le jouet d'une illusion, et que la flamme de la lampe, agitée par quelque courant d'air, avait défiguré ainsi le petit bonhomme.
Elle en vint même à se moquer d'elle-même et à se dire:
- En vérité, je suis bien sotte d'avoir pu croire un instant que cette figure de bois était capable de me faire des grimaces. Allons, rapprochons-nous de lui et soignons-le comme son état l'exige.
Et, à la suite de ce monologue intérieur, Marie reprit son protégé entre ses bras, set rapprocha de l'armoire vitrée, frappa à la porte qu'avait fermée Fritz, et dit à la poupée neuve:
- Je t'en prie, mademoiselle Claire, abandonne ton lit à mon casse-noisette qui est malade, et, pour une nuit, accommode-toi du sofa; songe que tu te portes à merveille et que tu es pleine de santé, comme le prouvent tes joues rouges et rebondies. D'ailleurs, une nuit est bientôt passée; le sofa est bon, et il n'y aura pas encore à Nuremberg beaucoup de poupées aussi bien couchées que toi.
Mademoiselle Claire, comme on le pense bien, ne souffla pas le mot; mais il sembla à Marie qu'elle prenait un air fort pincé et fort maussade. Mais Marie, qui trouvait, dans sa conscience, qu'elle avait pris avec mademoiselle Claire tous les ménagements convenables, ne fit pas davantage de façons avec elle, et, tirant le lit à elle, elle y coucha avec beaucoup de soin le casse-noisette malade, lui ramenant les draps jusqu'au menton. Alors elle réfléchit qu'elle ne connaissait pas encore le fond du caractère de mademoiselle Claire, puisqu'elle l'avait depuis quelques heures seulement; qu'elle avait paru de fort mauvaise humeur quand elle lui avait emprunté son lit, et qu'il pourrait arriver malheur au blessé, si elle le laissait à la portée de cette impertinente personne. En conséquence, elle plaça le lit et le casse-noisette sur le rayon supérieur, tout contre le beau village où la cavalerie de Fritz était cantonnée; puis, ayant posé mademoiselle Claire sur son sofa, elle ferma l'armoire, et s'apprêtait à aller rejoindre mademoiselle Trudchen dans sa chambre à coucher, lorsque, dans toute la chambre, autour de la pauvre enfant, commencèrent à se faire entendre une foule de petits bruits sourds derrière les fauteuils, derrière le poêle, derrière les armoires. La grande horloge attachée au mur, et que surmontait, au lieu du coucou traditionnel, une grosse chouette dorée, ronronnait au milieu de tout cela de plus fort en plus fort, sans cependant se décider à sonner. Marie alors jeta les yeux sur elle, et vit que la grosse chouette dorée avait abattu ses ailes de manière à couvrir entièrement l'horloge, et qu'elle avançait tant qu'elle pouvait sa hideuse tête de chat aux yeux ronds et au bec recourbé; et alors le ronronnement, devenant plus fort encore, se changea en un murmure qui ressemblait à une voix, et l'on put distinguer ces mots qui semblaient sortir du bec de la chouette:
- Horloges, horloges, ronronnez toutes bien bas: le roi des souris a l'oreille fine. Boum, boum, boum, chantez seulement, chantez-lui sa vieille chanson. Boum, boum, boum, sonnez, clochettes, sonnez sa dernière heure, car bientôt ce sera fait de lui.
Et, boum, boum, boum, on entendit retentir douze coups sourds et enroués.
Marie avait très peur. Elle commençait à frissonner des pieds la tête, et elle allait s'enfuir, quand elle aperçut le parrain Drosselmayer assis sur la pendule à la place de la chouette, et dont les deux pans de la redingote jaune avaient pris la place des deux ailes pendantes de l'oiseau de nuit. A cette vue, elle s'arrêta clouée à sa place par l'étonnement, et elle se mit crier en pleurant:
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