bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

redingote jaune une multitude de petits hommes et de petites femmes à peau brune, avec des yeux blancs
et des pieds et des mains dorés. Outre leur mérite particulier, ces petits hommes et ces petites femmes

avaient une excellente odeur, attendu qu'ils étaient en bois de cannelle.

En ce moment, mademoiselle Trudchen appela Marie pour lui offrir de lui passer cette jolie petite robe de
soie qui l'avait si fort émerveillée en entrant, qu'elle avait demandé s'il lui serait permis de la mettre; mais

Marie, malgré sa politesse ordinaire, ne répondit pas à mademoiselle Trudchen, tant elle était préoccupée

d'un nouveau personnage qu'elle venait de découvrir parmi ses joujoux, et sur lequel, mes chers enfants,

je vous prie de concentrer toute votre attention, attendu que c'est le héros principal de cette très-véridique

histoire, dont mademoiselle Trudchen, Marie, Fritz, le président, la présidente et même le parrain

Drosselmayer ne sont que les personnages accessoires.

Le petit homme au manteau de bois

Marie, disons-nous, ne répondait pas à l'invitation de mademoiselle Trudchen, parce qu'elle venait de
découvrir l'instant même un nouveau joujou qu'elle n'avait pas encore aperçu.

En effet, en faisant tourner, virer, volter ses escadrons, Fritz avait démasqué, appuyé mélancoliquement
au tronc de l'arbre de Noël, un charmant petit bonhomme qui, silencieux et plein de convenance, attendait

que son tour vint d'être vu. Il y aurait bien eu quelque chose à dire sur la taille de ce petit bonhomme,

auquel nous sommes peut-être trop pressé de donner l'épithète de charmant; car, outre que son buste, trop

long et trop développé, ne se trouvait plus en harmonie parfaite avec ses petites jambes grêles, il avait la

tête d'une grosseur si démesurée, qu'elle sortait de toutes les proportions indiquées non seulement par la

nature, mais encore par les maîtres de dessin, qui en savent là-dessus bien plus que la nature.

Mais, s'il y avait quelque défectuosité dans sa personne, cette défectuosité était rachetée par l'excellence
de sa toilette, qui indiquait à la fois un homme d'éducation et de goût: il portait une polonaise en velours

violet avec une quantité de brandebourgs et de boutons d'or, des culottes pareilles, et les plus charmantes

petites bottes qui se soient jamais vues aux pieds d'un étudiant, et même d'un officier, car elles étaient

tellement collantes, qu'elles semblaient peintes. Mais deux choses étranges pour un homme qui paraissait

avoir en fashion des goûts si supérieurs, c'était d'avoir un laid et étroit manteau de bois, pareil à une

queue qu'il s'était attachée au bas de la nuque et qui retombait au milieu de son dos, et un mauvais petit

bonnet de montagnard qu'il s'était ajusté sur la tête. Mais Marie, en voyant ces deux objets, qui formaient

avec le reste du costume une si grande disparate, avait réfléchi que le parrain Drosselmayer portait

lui-même, par-dessus sa redingote jaune, un petit collet qui n'avait guère meilleure façon que le manteau

de bois du bonhomme à la polonaise, et qu'il couvrait parfois son chef d'un affreux et fatal bonnet, près

duquel tous les bonnets de la terre ne pouvaient souffrir aucune comparaison, ce qui n'empêchait pas le

parrain Drosselmayer de faire un excellent parrain. Elle se dit même à part soi que, le parrain

Drosselmayer modelât-il entièrement sa toilette sur celle du petit homme au manteau de bois, il serait

encore bien loin d'être aussi gentil et aussi gracieux que lui.

On conçoit que toutes ces réflexions de Marie ne s'étaient pas faites sans un examen approfondi du petit
bonhomme qu'elle avait pris en amitié dès la première vue; or, plus elle l'examinait, plus Marie sentait

combien il y avait de douceur et de bonté dans sa physionomie. Ses yeux vert clair, auxquels on ne

pouvait faire d'autre reproche que d'être un peu trop à fleur de tête, n'exprimaient que la sérénité et la

bienveillance. La barbe de coton blanc frisé, qui s'étendait sur tout son menton, lui allait particulièrement

bien, en ce qu'elle faisait valoir le charmant sourire de sa bouche, un peu trop fendue peut-être, mais

rouge et brillante. Aussi, après l'avoir considéré avec une affection croissante, pendant plus de dix

< page précédente | 11 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.