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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

était allée à la mairie en modeste robe de basin, n'ayant au doigt qu'un mince filet d'or; car la gêne du
ménage ne permit d'acheter que quelques jours plus tard une véritable alliance de six francs. En dépit de

ces circonstances mystérieuses, George Sand, enfant de l'amour, naquit au milieu de la joie. La soeur de

Sophie Delaborde allait épouser un officier, ami intime de Maurice, et l'on avait organisé une petite

sauterie. «Ma mère, lisons-nous dans l' Histoire de ma Vie, avait une jolie robe couleur de rose,

et mon père jouait sur son fidèle violon de Crémone une contredanse de sa façon». Tout à coup

souffrante, Sophie passa dans la chambre voisine. Au milieu d'un chassez-huit, la tante Lucie

accourut en s'écriant: «Venez, venez, Maurice, vous avez une fille.» Et elle ajouta: «Elle est née en

musique et dans le rose, elle aura du bonheur.» On l'appela Aurore, en souvenir de la grand'mère absente

et que l'on se garda bien d'informer. George Sand entrait dans le monde, l'an dernier de la République,

l'an premier de l'Empire. Sa vie devait être agitée, comme la Révolution politique, philosophique,

religieuse et sociale dont elle est issue et que reflètera son oeuvre.

CHAPITRE II. LES ANNÉES D'ENFANCE

Pour fil conducteur à travers l'enfance et la jeunesse de George Sand, nons avons encore l'Histoire de
ma Vie
, mais rédigée sous une inspiration sensiblement différente. Tous les premiers chapitres,
relatifs aux origines, avaient été composés et publiés sous la monarchie de Juillet. L'écrivain reprend la

plume et continue son autobiographie, le 1er juin 1848, après avoir participé aux événements de la

Révolution qui renversa Louis-Philippe et avoir collaboré, auprès de Ledru-Rollin, fondateur du suffrage

universel, aux circulaires du gouvernement provisoire. Il en résulte une évolution de sa pensée, une

volte-face analogue à celle qu'on remarque, au regard de M. Thiers, dans les volumes de l'Histoire du

Consulat et de l'Empire
postérieurs au Deux Décembre. «J'ai beaucoup appris, déclare George Sand,
beaucoup vécu, beaucoup vieilli durant ce court intervalle... Si j'eusse fini mon livre avant cette

Révolution, c'eût été un autre livre, celui d'un solitaire, d'un enfant généreux, j'ose le dire, car je n'avais

étudié l'humanité que sur des individus souvent exceptionnels et toujours examinés par moi à loisir.

Depuis j'ai fait, de l'oeil, une campagne dans le monde des faits, et je n'en suis point revenue telle que j'y

étais entrée. J'y ai perdu les illusions de la jeunesse, que par un privilège dû à ma vie de retraite et de

contemplation, j'avais conservées plus tard que de raison.»

Ces illusions, nous les connaîtrons mieux et pourrons en apprécier la persistance, en repassant avec
George Sand les péripéties de ses premières années et les hasards d'une éducation où se heurtèrent les

influences rivales de sa mère et de son aïeule.

Madame Dupin, en dépit des fréquents voyages que son fils faisait à Nohant, n'avait appris de lui ni le
mariage avec madame Delaborde ni la naissance de l'enfant survenue le 12 messidor. C'est seulement

vers la fin de brumaire an XIII (novembre 1804) qu'elle conçut des soupçons et voulut les éclaircir.

L'Histoire de ma Vie rapporte les deux lettres qu'elle adressa au maire du cinquième

arrondissement: «J'ai de fortes raisons, écrivait-elle, pour craindre que mon fils unique ne se soit

récemment marié à Paris sans mon consentement. Je suis veuve; il a vingt-six ans; il sert, il s'appelle

Maurice-François-Elisabeth Dupin. La personne avec laquelle il a pu contracter mariage a porté

différents noms; celui que je crois le sien est Victoire Delaborde. Elle doit être un peu plus âgée que mon

fils - (elle avait effectivement trente ans), - tous deux demeurent ensemble rue Meslay, n° 15... Cette fille

ou cette femme, car je ne sais de quel nom l'appeler, avant de s'établir dans la rue Meslay, demeurait en

nivôse dernier rue de la Monnaie, où elle tenait une boutique de modes.»

Les lettres ni les démarches de madame Dupin ne purent aboutir à l'annulation du mariage. Elle recueillit
seulement, comme pour attiser sa colère, des renseignements fort peu édifiants sur les origines de cette

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