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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

succombe au désespoir. Le dénouement pessimiste de Valentine succède au dénouement
florianesque et mystique d' Indiana.

CHAPITRE VIII. LÉLIA

Lélia parut au mois d'août 1833. George Sand, en l'écrivant, était dans la période désespérée,
désemparée, qui va de la fin de Jules Sandeau au commencement d'Alfred de Musset, et où nous verrons

passer un jour, un seul jour, et fuir à la hâte - plus prestement que Galatée vers les saules - la silhouette

de Prosper Mérimée. Le succès littéraire était venu avec Indiana, avec Valentine, sans

satisfaire l'âme inquiète de la femme à qui Jules Sandeau avait laissé un morceau de son nom et qui était

en train d'illustrer celui de George Sand. Du moins ces deux ouvrages, avantageusement vendus à un

éditeur, avaient procuré à la romancière un capital de trois mille francs qui lui permit de régler son

arriéré, d'avoir une servante et de s'accorder un peu plus d'aisance. En même temps, elle reçut des

propositions de collaboration régulière à la Revue de Paris et à la Revue des Deux

Mondes
. Elle donna la préférence à celle-ci, dont François Buloz avait pris la direction en groupant
autour de lui les plus éminents littérateurs. A George Sand il assurait par contrat une rente annuelle de

quatre mille francs, en échange de trente-deux pages d'écriture toutes les six semaines. Vers cette époque,

à la faveur du bien-être qui arrivait, l'auteur d'Indiana quitta le petit logement au cinquième du

quai Saint-Michel, pour aller s'installer 19 quai Malaquais. Le bonheur ne l'y suivit pas. Le 12 décembre

1832, elle écrit à Maurice: «Nous avons un appartement chaud comme une étuve; nous voyons de grands

jardins et nous n'entendons pas le moindre bruit du dehors. Le soir, c'est silencieux et tranquille comme

Nohant: c'est très commode pour travailler. Aussi je travaille beaucoup.» Dans l' Histoire de ma

Vie
, elle fournit quelques détails complémentaires: «Les grands arbres des jardins environnants
faisaient un épais rideau de verdure où chantaient les merles et où babillaient les moineaux avec autant

de laisser-aller qu'en pleine campagne. Je me croyais donc en possession d'une retraite et d'une vie

conformes à mes goûts et à mes besoins. Hélas! bientôt je devais soupirer, là comme partout, après le

repos, et bientôt courir en vain, comme Jean-Jacques, à la recherche d'une solitude.» C'est, en effet, au

quai Malaquais que survint la rupture avec Jules Sandeau, qui avait été l'hôte fort apprécié de la

mansarde du quai Saint-Michel. La crise fut soudaine. Au début de 1833, George Sand eut l'idée de faire

une aimable surprise à Sandeau et de revenir de Nohant sans l'avertir. En arrivant au logis, elle le trouva

dans l'intime compagnie d'une blanchisseuse, Indiana était suppléée par Noun! Il se conduisait comme un

simple Dudevant. L'amour libre ne valait donc pas mieux que le mariage? Ce fut pour George Sand un

effondrement. Vainement celui qu'elle avait congédié essaya de s'excuser et de rentrer en grâce. Elle fut,

à bon droit, inexorable. Et voici comment elle éconduisit ses supplications, le 15 avril 1833:

«Je veux croire votre lettre sincère, et, dans ce cas, l'absence pourra seule vous guérir. Si, après cette
réponse, vous persistiez dans des prétentions que je ne pourrais plus attribuer à la folie, j'aurais pour vous

fermer ma porte des motifs plus impérieux et plus décisifs encore. Aussi, quelle que soit l'explication que

vous préfériez pour la lettre inexplicable que vous m'avez envoyée, je vous prie absolument, littéralement

et définitivement, de ne plus vous présenter chez moi.»

On sent en elle la brisure d'âme. Elle s'ouvre à celui qui fut l'ami sincère et désintéressé de toute sa vie,
l'avocat François Rollinat, de Châteauroux: «Je ne t'ai pas donné signe de souvenir et de vie depuis bien

des mois. C'est que j'ai vécu des siècles; c'est que j'ai subi un enfer depuis ce temps-là. Socialement, je

suis libre et plus heureuse. Ma position est extérieurement calme, indépendante, avantageuse. Mais, pour

arriver là, tu ne sais pas quels affreux orages j'ai traversés... Cette indépendance si chèrement achetée, il

faudrait savoir en jouir, et je n'en suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans, et rien dans la vie ne

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