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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

La mort de ce grillon, ainsi qu'elle l'observe avec délicatesse, va marquer de façon symbolique la fin de
son séjour à Nohant. Elle écrivait beaucoup, à l'aventure, d'abord par pure distraction, puis avec

l'arrière-pensée de trouver un gagne-pain et l'indépendance. Elle les aurait demandés, très volontiers, à la

peinture ou à la broderie, mais ni l'une ni l'autre n'était rémunératrice. Or elle voulait être libre. M.

Dudevant la traitait en enfant, lui apportant par exemple une procuration à signer sans lui permettre de la

lire. Une vocation littéraire s'éveilla en elle, ou plutôt le désir de vivre de sa prose. Vers douze ans, elle

avait commencé un vague roman, Corambé; en 1827, elle composait le Voyage en

Auvergne
; en 1829, la Marraine, qui ne fut pas publiée. «Je reconnus, dit-elle, que j'écrivais
vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et

s'enchaînaient par la déduction, au courant de la plume.» Elle avait secoué l'attachement platonique qui,

durant de longues années, avait lié son âme à celle d'Aurélien de Sèze. Ses enfants même ne parvenaient

pas à la retenir à Nohant: la répulsion pour cette vie vulgaire et plate auprès de M. Dudevant était trop

forte. «Ma petite chambre, s'écrie-t-elle, ne voulait plus de moi.»

La Révolution de 1830, qu'elle accueillit avec enthousiasme, vint encore accroître son désir d'être à Paris,
parmi la fermentation des idées nouvelles, d'y retrouver ses compatriotes, Duvernet, Fleury et Jules

Sandeau. Puis ce fut, au mois de septembre, un accès de fièvre cérébrale qui mit ses jours en danger.

«Pendant quarante-huit heures, écrit-elle à sa mère, j'ai été je ne sais où. Mon corps était bien au lit sous

l'apparence du sommeil, mais mon âme galopait dans je ne sais quelle planète.» Enfin un incident

favorisa son évasion, lui inspira la résolution définitive. Le 3 décembre 1830, elle écrit à Jules

Boucoiran: «Sachez qu'en dépit de mon inertie et de mon insouciance, de ma légèreté à m'étourdir, de ma

facilité à pardonner, à oublier les chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un parti violent.

Vous connaissez mon intérieur, vous savez s'il est tolérable. Vous avez été étonné vingt fois de me voir

relever la tête le lendemain, quand la veille on me l'avait brisée. Il y a un terme à tout.» Et elle donne

dans cette lettre une explication que l' Histoire de ma Vie passe sous silence. Elle a trouvé -

était-ce par hasard? - dans le secrétaire de son mari un paquet à son adresse, avec cette suscription: «Ne

l'ouvrez qu'après ma mort.» Naturellement elle l'a ouvert, n'ayant pas, dit-elle, la patience d'attendre

d'être veuve. C'était un testament, rempli pour elle de malédictions et d'injures. Sur-le-champ son parti

fut pris. Elle se rappela la pension de 3.000 francs stipulée dans le contrat de mariage et dont elle n'avait

jamais usé. Le jour même de la découverte, elle dit à son mari: «Je veux cette pension, j'irai à Paris, mes

enfants resteront à Nohant.» Ne s'éloignait-elle pas d'eux un peu bien aisément? Elle assure que c'était

une menace, qu'elle comptait les emmener. Toujours est-il qu'elle eut gain de cause. Après huit ans

d'humiliation, éclatait la révolte. Il fut convenu qu'elle passerait six mois à Nohant, six mois à Paris. Dès

qu'elle eut la certitude que Jules Boucoiran reviendrait occuper sa place de précepteur auprès de Maurice,

elle se prépara au départ. Malgré son frère, malgré ses amis de La Châtre, elle prenait le 4 janvier 1831 le

chemin de Paris. C'était la route de la littérature.

CHAPITRE VI. LES DÉBUTS LITTÉRAIRES

L'arrivée d'Aurore Dudevant à Paris, au commencement de janvier 1831, a été l'objet des récits les plus
contradictoires et les plus bizarres. Arsène Houssaye, dans ses Confessions et ses Souvenirs

de Jeunesse
, donne carrière à une imagination exubérante et conteuse. Félix Pyat a publié, dans la
Grande Revue de Paris et de Pétersbourg
, un article intitulé: Comment j'ai connu George
Sand
, qui est purement fantaisiste. Il prétend être allé, en compagnie de Jules Sandeau, son
compatriote berrichon, recevoir au bureau des diligences une dame qui n'était autre que la baronne

Dudevant. Elle descendit de l'impériale sous le costume d'un jeune bachelier, en vêtement de velours,

avec un béret. Cette anecdote est de tous points controuvée. La voyageuse n'avait pas pris la diligence,

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