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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

instincts que la Grande-Duchesse de Gerolstein fredonnant à Fritz ces couplets qui portent la signature de
deux académiciens:

Voici le sabre de mon père!
Tu vas le mettre à ton côté!

Ton bras est fort, ton âme est fière,

Ce glaive sera bien porté!

Ou encore:

Dites-lui qu'on l'a remarqué,
Distingué;

Dites-lui qu'on le trouve aimable.

Madame Dupin accepta en principe l'idée du mariage, exprima le désir qu'on arrêtât les conditions
pécuniaires, quitta le Plessis en y laissant sa fille, puis elle revint au bout de quelques jours, toute

bouleversée. Elle avait découvert des choses monstrueuses: Casimir avait été garçon de café! On rit, elle

se fâcha, elle emmena Aurore à l'écart, pour lui dire que dans cette maison on mariait les héritières avec

des aventuriers, moyennant pot-de-vin.

C'était là une calomnie gratuite à l'adresse des Roettiers, mais l'écervelée avait vu clair dans le jeu de
Casimir. Celui-ci, férocement cupide - nous le découvrirons plus tard - se souciait surtout et même

uniquement de faire un riche mariage. Aurore était un beau parti; elle avait presque un demi-million, et il

ne devait apporter, en fin de compte, après avoir jeté beaucoup de poudre aux yeux, qu'une soixantaine

de mille francs. Comment madame Dupin se laissa-t-elle persuader? Elle reçut la visite de madame

Dudevant, qui la séduisit par une rare distinction mondaine et sut la flatter. Avec des éloges on trouvait

aisément le chemin de son coeur et les avenues de sa pensée. Aurore elle-même jugea charmante la

belle-mère de Casimir. Le mariage fut décidé, abandonné, repris. Madame Dupin ne pouvait accepter la

perspective d'avoir «ce garçon de café» pour gendre. Son nez lui déplaisait. Elle allait si loin dans ses

diatribes qu'elle produisit sur sa fille un effet contraire à ses desseins. Enfin elle exigea le régime dotal et

qu'une rente annuelle de 3.000 francs fût attribuée à Aurore pour ses besoins personnels. En cela fit-elle

acte de malveillance ou preuve de perspicacité? Il semble qu'elle avait deviné la rapacité de Casimir, et

elle rendit à sa fille un signalé service. Ces 3.000 francs seront un jour pour George Sand le moyen de

conquérir l'indépendance. Mais, dans ses illusions de fiancée, elle n'y vit qu'une précaution injurieuse.

Elle aimait peut-être Casimir Dudevant; à coup sûr, elle avait confiance en lui.

Le mariage fut célébré le 10 septembre 1822 à Paris, et quelques jours après les jeunes époux partirent
pour Nohant où Deschartres les accueillit avec joie. La vie conjugale réserve à Aurore des désillusions

rapides, vite accrues, et qui la pousseront aux résolutions extrêmes.

CHAPITRE V. LA CRISE CONJUGALE

Après s'être étendue avec complaisance et prolixité sur les origines de sa famille et les événements de sa
prime jeunesse, George Sand ne consacre, dans l'Histoire de ma Vie, qu'un petit nombre de pages

aux années qui suivirent son mariage. De lune de miel il n'est pas question. Si elle s'efforça d'aimer son

mari, elle ne trouva en lui aucune ressource d'affection ni de sensibilité. Tout aussitôt elle se tourna vers

les espérances, puis vers les joies de la maternité. Sa santé fut assez éprouvée par l'hiver très rude de

1822-1823, et Aurore connut les longues journées solitaires et silencieuses. Casimir Dudevant étant à la

chasse de l'aube au crépuscule, elle occupait ses loisirs par le travail de la layette. «Je n'avais, dit-elle,

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