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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

mi-jambe. Avec des tabliers cousus on faisait des manteaux; avec du papier frisé on simulait des plumes.
Il y eut même des bottes, des épées et des feutres fournis par les parents. Madame la supérieure daigna

assister à l'une des représentations avec toute la communauté, et l'on eut ce soir-là permission de minuit.

Aurore, qui était l'impresario de la troupe, retrouva dans sa mémoire quelques scènes du Malade

imaginaire
qu'elle ajusta, et les religieuses, sans s'en douter, applaudirent une vague paraphrase de
Molière proscrit au couvent. Elles prirent plaisir aux pratiques de monsieur Purgon, avec des intermèdes

renouvelés de Monsieur de Pourceaugnac. On avait découvert, dans le matériel de l'infirmerie, les

instruments classiques. Le latin de Molière fut apprécié par les Anglaises qui avaient l'habitude de lire ou

de psalmodier les offices en latin.

Cette représentation marqua l'apothéose d'Aurore. Peu de temps après, au lendemain de l'assassinat du
duc de Berry qui interrompit les réjouissances théâtrales préparées au couvent pour le carnaval, avec un

programme de violons, de bal et de souper, madame Dupin s'avisa de ramener sa petite-fille à Nohant.

Elle avait appris ses projets d'entrer en religion, qui d'ailleurs subsistaient à travers les distractions

dramatiques, et elle ne se souciait pas qu'Aurore devînt nonne ou béguine. Il fallut quitter le couvent. O

désespoir! C'était le paradis sur la terre. L'idée de revoir le monde, la perspective d'être mariée,

épouvantaient cette imagination de seize ans. Par bonheur la mère et la grand'mère ne devaient pas

s'entendre pour choisir un prétendant. On accorda quelque répit à Aurore. Elle espérait du moins qu'un

rapprochement pourrait survenir entre les deux influences qui s'étaient disputé son affection. Mais,

lorsqu'elle aborda ce sujet, sa mère lui répliqua violemment: «Non certes! Je ne retournerai à Nohant que

quand ma belle-mère sera morte.» Et elle ajoutait avec son humeur emportée et aigrie: «Va-t'en sans te

désoler, nous nous retrouverons, et peut-être plus tôt que l'on ne croit!» Au début du printemps de 1820,

Aurore rentra à Nohant avec sa grand'mère dans la grosse calèche bleue, et le lendemain matin, quand

elle s'éveilla, ce fut une sensation neuve et troublante: «Les arbres étaient en fleur, les rossignols

chantaient, et j'entendais au loin la classique et solennelle cantilène des laboureurs.» Le couvent allait

bientôt s'effacer et disparaître dans les brumes du passé.

CHAPITRE IV. LE MARIAGE

Le retour à Nohant fut pour Aurore un changement douloureux. Elle se sentit d'abord dépaysée et pleura.
Sans doute elle était libre, elle pouvait dormir la grasse matinée et n'avait pas à craindre d'être réveillée

par la cloche du couvent et la voix criarde de soeur Marie-Josèphe. Elle sortait de tutelle et disposait de

son temps, de ses pensées en toute indépendance: mais elle n'y trouvait aucun agrément. La règle

habituelle manquait à son accoutumance. Les gens de la maison, ceux des alentours ne l'avaient pas

reconnue, tant elle était grandie, et la traitaient avec un respect cérémonieux. Deschartres l'appelait

«mademoiselle». Seuls les grands chiens, ses vieux amis, après quelques instants de surprise,

l'accablèrent de caresses. Il y avait des domestiques nouveaux, notamment un certain Cadet promu aux

fonctions d'aide-valet de chambre, qui, lorsqu'on lui reprochait de briser les carafes, répondait avec un

grand sérieux: «Je n'en ai cassé que sept la semaine dernière.» Il semblait à Aurore qu'elle fût dans un

monde inconnu. Elle regrettait la placidité routinière de la communauté. Elle s'ennuyait, elle avait «le mal

du couvent».

Madame Dupin n'était pas faite pour égayer cette solitude et dissiper la mélancolie de sa petite-fille. Elle
luttait contre la surdité, la somnolence, la lassitude intellectuelle. «Aux repas, dit George Sand, elle se

montrait avec un peu de rouge sur les joues, des diamants aux oreilles, la taille toujours droite et

gracieuse dans sa douillette pensée;» puis, cet effort accompli, elle se retirait dans son boudoir,

persiennes closes. Pour la distraire, on jouait la comédie comme au couvent: c'était le passe-temps favori

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