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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

Etant venu pour la confirmation à Saint-Chartier et déjeunant au presbytère, il dit au curé, par manière de
badinage épiscopal: «Vous avez quatre-vingt-deux ans, monsieur le curé, c'est un bel âge. - Oui-da,

Monseigneur, répliqua l'abbé en son libre langage, vous avez beau z'être archevêque, vous n'y viendrez

peut-être point!» Et, au dessert, impatienté de la longueur du repas, il grommela entre haut et bas: «Ah!

ça, emmenez-le donc et débarrassez-moi de tous ces grands messieurs-là, qui me font une dépense de

tous les diables et qui mettent ma maison sens dessus dessous. J'en ai prou, et grandement plus

qu'il ne faut pour savoir qu'ils mangent mes perdrix et mes poulets tout en se gaussant de moi.» Et

l'archevêque et son vicaire général de rire aux éclats.

Ayant une fois été volé, le curé de Saint-Chartier se conduisit, au vrai, à peu près comme M. Myriel dans
les Misérables: il refusa de dénoncer le coupable. Voilà le brave homme de prêtre qui forma la

conscience religieuse de George Sand. «L'Aurore, avait-il coutume de dire, est une enfant que j'ai

toujours aimée.» Il écrira à M. Dudevant: «Ma foi, monsieur, prenez-le comme vous voudrez, mais j'aime

tendrement votre femme.» Il fréquentait chez les Dupin, ramenait parfois madame Dudevant en croupe;

car il montait à cheval, s'endormait, et l'animal s'arrêtait pour brouter. Après dîner, le curé ronflait dans le

salon du château, puis demandait un petit air d'épinette. Sa religion était tolérante, placide et bourgeoise.

Il ne fut pour rien dans la crise de mysticisme qui guettait George Sand, vers la seizième année.

CHAPITRE III. AU COUVENT

L'éducation d'Aurore par les soins de sa grand'mère avait donné de médiocres résultats: l'enfant souffrait
d'être séparée de sa mère. Deschartres, ci-devant précepteur de Maurice Dupin, n'était pas beaucoup plus

heureux dans son enseignement. Il avait des bourrasques, des rages de vieux pédagogue, et la main leste.

Un jour, comme la fillette était distraite au cours de la leçon, il lui jeta à la tête un gros dictionnaire latin.

«Je crois, écrit-elle, qu'il m'aurait tuée si je n'eusse lestement évité le boulet en me baissant à propos. Je

ne dis rien du tout, je rassemblai mes cahiers et mes livres, je les mis dans l'armoire, et j'allai me

promener. Le lendemain, il me demanda si j'avais fini ma version: «Non, lui dis-je, je sais assez de latin

comme cela, je n'en veux plus.» Deschartres ne revint jamais sur ce sujet, et le latin fut abandonné. On ne

s'avisa que plus tard qu'il fallait compléter cette instruction faite à bâtons rompus. En attendant, Aurore

tout enfant avait déjà ce culte de la nature qui hantera l'imagination de George Sand et inspirera

exquisement la meilleure part de ses oeuvres. Elle nous vante, dans l'Histoire de ma Vie,

l'automne et l'hiver, qui étaient ses saisons les plus gaies, et proteste contre l'habitude mondaine qui «fait

de Paris le séjour des fêtes dans la saison de l'année la plus ennemie des bals, des toilettes et de la

dissipation.» Elle loue les riches Anglais de passer l'hiver dans leurs châteaux, en goûtant les délices du

coin du feu et de la vie de famille. Cette passion pour la campagne s'épanche en une jolie page de poésie

descriptive:

«On s'imagine à Paris que la nature est morte pendant six mois, et pourtant les blés poussent dès
l'automne, et le pâle soleil des hivers, on est convenu de l'appeler comme cela, est le plus vif et le

plus brillant de l'année. Quand il dissipe les brumes, quand il se couche dans la pourpre étincelante des

soirs de grande gelée, on a peine à soutenir l'éclat de ses rayons. Même dans nos contrées froides, et fort

mal nommées tempérées, la création ne se dépouille jamais d'un air de vie et de parure. Les

grandes plaines fromentales se couvrent de ces tapis courts et frais, sur lesquels le soleil, bas à l'horizon,

jette de grandes flammes d'émeraude. Les prés se revêtent de mousses magnifiques, luxe tout gratuit de

l'hiver. Le lierre, ce pampre inutile mais somptueux, se marbre de tons d'écarlate et d'or. Les jardins

mêmes ne sont pas sans richesse. La primevère, la violette et la rose de Bengale rient sous la neige.

Certaines autres fleurs, grâce à un accident de terrain, à une disposition fortuite, survivent à la gelée et

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