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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

Le grand-père voltairien de Lucie, M. de Turdy, lance l'anathème traditionnel à l'infâme: «Maudite et
trois fois maudite soit l'intervention du prêtre dans les familles!» En la place de cette devise de l'Eglise:

«que tout chemin mène à Rome», George Sand demande «que tout chemin mène Rome à Dieu.» Et, à

côté de Moreali, jésuite mondain de robe courte, elle place le moine grossier Onorio, vêtu de bure et

souillé de poussière, exhalant une odeur de terre et d'humidité. Contre l'intrusion de l'un et de l'autre elle

érige la maxime vraiment évangélique: «La parole de Jésus est l'héritage de tous.» En doctrine et en

discipline, elle conclut au mariage des prêtres ou à l'abolition de la confession, dans quelques pages d'une

révolte sublime: «Ah! vous vous y entendez, s'écrie-t elle, apôtres persistants du quiétisme. Vous

prélevez la fleur des âmes, vous respirez le parfum du matin, et vous nous laissez l'enveloppe épuisée de

ses purs aromes. Vous appelez cela le divin amour pour vous autres!» Au dénouement, comme il sied,

Emile épouse Lucie. Il a vaincu Moreali. L'amour a triomphé du fanatisme.

Dans la Correspondance de George Sand, mais surtout de 1860 à 1870, nous retrouvons les
mêmes croyances qui s'épanouissent en Mademoiselle La Quintinie. Ce sont de fougueuses

déclarations contre le cléricalisme, contre «les parfums de la sacristie,» particulièrement dans ses lettres

au prince Jérôme. «Monseigneur, lui écrit-elle, ne laissez pas élever votre fils par les prêtres.» Elle

prêche d'exemple dans sa famille. Maurice a épousé civilement mademoiselle Lina Calamatta, et plus

tard c'est à un pasteur protestant qu'ils s'adressent pour bénir leur mariage et baptiser leurs enfants. «Pas

de prêtres, s'écrie George Sand le 11 mai 1862, nous ne croyons pas, nous autres, à l'Eglise catholique,

nous serions hypocrites d'y aller.» Dans sa pensée, le protestantisme est une affirmation pure et simple de

déisme chrétien. De là ce qu'elle appelle «les baptêmes spiritualistes» de ses petites-filles. Elle voit, avec

une sorte de prescience, l'expansion menaçante des Jésuites, le réveil du parti prêtre, comme on disait

sous la Restauration. Elle montre la France envahie par les couvents et «les sales ignorantins s'emparant

de l'éducation, abrutissant les enfants.» Dans le naufrage de sa foi politique, il n'a surnagé que l'horreur

de l'intolérance et de la superstition.

CHAPITRE XXVI. LE THEATRE

George Sand avait-elle le tempérament dramatique? On en peut douter, encore qu'elle ait remporté au
théâtre quelques succès authentiques et durables. Ses comédies étaient moins favorablement accueillies

par les directeurs que ses romans par les revues et les journaux. Elle se plaignait qu'on voulût en général,

et Montigny en particulier, l'obliger à remanier ses pièces. «Il y a pourtant, écrivait-elle à Maurice le 24

février 1855, une observation à faire, c'est que toutes les pièces qu'on ne m'a pas fait changer: le

Champi, Claudie, Victorine
, le Démon du Foyer, le Pressoir, ont eu un vrai succès,
tandis que les autres sont tombées ou ont eu un court succès. Je n'ai jamais vu que les idées des autres

m'aient amené le public, tandis que mes hardiesses ont passé malgré tout. Et quelles hardiesses! Trop

d'idéal, voilà mon grand vice devant les directeurs de théâtre.» Elle regimbe contre les projets

d'amélioration qu'on lui suggère ou qu'on lui impose. Les exigences de la forme scénique

l'impatientent, et elle s'écrie: «Je suis ce que je suis. Ma manière et mon sentiment sont à moi. Si le

public des théâtres n'en veut pas, soit, il est le maître; mais je suis le maître aussi de mes propres

tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera forcé d'avaler au coin de son feu.» Dans une lettre à

Jules Janin, du 1er octobre 1855, elle épanche sa colère, en lui reprochant de trouver mauvaises toutes ses

productions dramatiques, et elle plaide avec quelque amertume pour chacune des pièces qu'elle a fait

représenter. Plus sagace et plus concluante est la préface qui se trouve en tête des quatre volumes du

Théâtre complet
. George Sand y développe la thèse idéaliste. Elle se flatte d'avoir contribué à
délivrer les planches du matérialisme qui les envahissait. De même dans la dédicace de Maître

Favilla
, adressée à M. Rouvière: «Une seule critique, dit-elle, m'a affligée dans ma vie d'artiste: c'est

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