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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

moissons, ces fruits, ces bestiaux orgueilleux qui s'engraissent dans les longues herbes, sont la propriété
de quelques-uns et les instruments de la fatigue et de l'esclavage du plus grand nombre.» Elle ne se

résigne pas, mais elle cesse de s'indigner, et demeure triste et perplexe devant les déplorables inégalités.

La Mare au Diable n'est guère qu'une promenade nocturne, mais pénétrée d'une harmonie suave
et d'une sensibilité toute virgilienne. Germain, le fin laboureur, est veuf et doit se décider à reprendre

femme, afin d'élever ses trois enfants. Son beau-père lui parle de la Léonard, veuve d'un Guérin. Il ira

docilement la voir au domaine de la Fourche, et, comme il est homme d'honnêteté, on le charge de

conduire Marie, fille de la Guillette, qui se rend en condition, tout auprès, pour faire l'office de bergère.

Germain n'a que vingt-huit ans, et «quoique, selon les idées de son pays, il passât pour vieux au point de

vue du mariage, il était encore le plus bel homme de l'endroit.» Le teint frais, l'oeil vif et bleu comme le

ciel de mai, la bouche rose, des dents superbes, le corps élégant et souple comme celui d'un jeune cheval

qui n'a pas encore quitté le pré, - voilà prestement dessiné le «veuf» auquel est confiée la mission de

mener aux Ormeaux la petite pastoure de seize ans. Marie monte en croupe sur la Grise, et Petit-Pierre,

l'enfant de Germain, les rejoint à un détour du sentier. Ce sera comme leur ange gardien. Ils s'égarent à

travers bois. La nuit est glacée. Il faut allumer un feu de brindilles et de feuilles à demi-sèches.

Petit-Pierre murmure sa prière et s'endort sur les genoux de la jeune fille, après avoir balbutié ces

touchantes et simples paroles: «Mon petit père, si tu veux me donner une autre mère, je veux que ce soit

la petite Marie.» L'appel candide de l'enfant sera exaucé, et sur la naïveté charmante du récit s'épand une

atmosphère de sérénité. Le génie de George Sand s'est épuré, rajeuni, apaisé, au sein de la nature,

radieuse et consolatrice.

CHAPITRE XXV. SOUS LE SECOND EMPIRE

La politique n'est qu'une aventure, les romans champêtres ne sont qu'une étape, peut-être une oasis, dans
la destinée laborieuse et féconde de George Sand. Dès le lendemain des journées de Juin, elle avait repris

sa plume, et, lorsque le coup d'Etat du 2 Décembre étrangle la République et envoie les meilleurs

citoyens en exil ou à Lambessa, elle continue paisiblement à produire, vaille que vaille, ses deux volumes

par année. Elle appartient à son métier et accomplit ainsi une fonction naturelle. C'est la poule, exacte et

diligente, qui pond son oeuf au fond de la basse-cour, sans s'inquiéter si l'on se querelle à la maison.

Certains amis de George Sand s'émeuvent de cette quiétude, devant la détresse du parti et des hommes

qui lui étaient chers. Elle veut s'expliquer et se disculper dans une lettre du 15 décembre 1853, à Joseph

Mazzini: «Vous vous étonnez que je puisse faire de la littérature; moi, je remercie Dieu de m'en

conserver la faculté, parce qu'une conscience honnête, et pure comme la mienne, trouve encore, en

dehors de toute discussion, une oeuvre de moralisation à poursuivre. Que ferais-je donc si j'abandonnais

mon humble tâche? Des conspirations? Ce n'est pas ma vocation, je n'y entendrais rien. Des pamphlets?

Je n'ai ni fiel ni esprit pour cela. Des théories? Nous en avons trop fait et nous sommes tombés dans la

dispute, qui est le tombeau de toute vérité, de toute puissance. Je suis, j'ai toujours été artiste avant tout;

je sais que les hommes purement politiques, ont un grand mépris pour l'artiste, parce qu'ils le jugent sur

quelques types de saltimbanques qui déshonorent l'art. Mais vous, mon ami, vous savez bien qu'un

véritable artiste est aussi utile que le prêtre et le guerrier; et que, quand il respecte le vrai

et le bon, il est dans une voie où Dieu le bénit toujours. L'art est de tous les temps et de tous les pays; son

bienfait particulier est précisément de vivre encore quand tout semble mourir.»

George Sand va-t-elle traduire en actes cette fière profession de foi? Trouvera-t-elle les mêmes
inspirations éloquentes et pathétiques, alors que l'exaltation enthousiaste de ses premières oeuvres fera

place à des sentiments plus pondérés et plus bourgeois? Il semble qu'elle ait voulu dresser son bilan en

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