bibliotheq.net - littérature française
 

Albert Le Roy - George Sand et ses amis

qui ne croit pas se parjurer en croyant en vous. Son opinion laissera peut-être une trace dans l'avenir.»

Dans le camp républicain, parmi les proscrits et les vaincus, on la désavoue, on lui crie: «Vous vous
compromettez, vous vous perdez, vous vous déshonorez, vous êtes bonapartiste.» Elle s'en défend, mais

elle déclare au Prince qu'elle est le seul esprit socialiste qui lui soit resté personnellement attaché, malgré

tous les coups frappés sur son Eglise. Elle confesse à son brave ami Fleury que s'il fallait tomber dans un

pouvoir oligarchique et militaire, elle aime autant celui-ci. Lorsque l'Empire est proclamé, elle

s'incline devant le fait accompli. Que dis-je? elle a déjà répudié ses anciens compagnons d'armes, dans

une ample lettre à Mazzini, du 23 mai 1852, qui contient ce triste passage: «La grande vérité, c'est que le

parti républicain, en France, composé de tous les éléments possibles, est un parti indigne de son principe

et incapable, pour toute une génération, de le faire triompher.» Est-ce bien là ce qu'elle pense du parti qui

comptait dans ses rangs Lamartine, Louis Blanc, Ledru-Rollin, Michelet, Edgar Quinet, Barbès, Victor

Hugo? Ceux-là n'ont pas chanté la palinodie. Et Mazzini, que de tels aveux devaient navrer, mais qui

restait courtois devant la faiblesse d'une femme, prononce le mot de résignation. Elle est plus que

résignée à l'Empire, elle est ralliée, ou peu s'en faut. Qu'elle retourne à la littérature! De nouveaux

chefs-d'oeuvre vont pallier les défaillances et les virevoltes de sa politique.

CHAPITRE XXIV. LES ROMANS CHAMPÊTRES

La rude commotion de 1848 eut l'effet inattendu de renouveler le talent de George Sand, en la
soustrayant aux préoccupations politiques et sociales qui risquaient d'accaparer sa pensée et de

restreindre son horizon littéraire. Issue de la lignée intellectuelle de Jean-Jacques, elle était, comme son

glorieux ancêtre, tour à tour sollicitée par les problèmes du Contrat social et par la contemplation

de la nature. C'est celle-ci qui va définitivement triompher. La sociologie - pour user du néologisme créé

par Auguste Comte - devra s'avouer vaincue, après avoir ajouté au bagage de George Sand le

Compagnon du Tour de France
, le Meunier d'Angibault et le Péché de Monsieur
Antoine
. Jamais, à dire vrai, l'auteur de Mauprat et de Consuelo n'avait déserté ce
filon purement romanesque qui était la vraie richesse de son domaine et sera la meilleure part de son

héritage. En 1840, elle retraçait dans Pauline les aventures d'une fille de province, devenue

actrice, qui rentre dans sa ville natale, revoit une amie, l'emmène à Paris, et ne réussit qu'à troubler une

placide existence. Le manuscrit, commencé en 1832, au temps de Valentine, fut égaré, puis

retrouvé huit ans après, et terminé; on sent que cette nouvelle n'est pas d'une seule venue et que deux

procédés différents s'y rencontrent, sans se fondre et s'amalgamer. - Il y a lieu pareillement de faire des

réserves sur Isidora, médiocre roman en trois parties, publié en 1845. Le jeune Jacques Laurent a

le coeur partagé entre la courtisane Isidora, mariée in extremis au comte Félix, et sa belle-soeur la

chaste Alice. C'est une série de dissertations où se rencontre cette définition alambiquée: «L'amour est un

échange d'abandon et de délices; c'est quelque chose de si surnaturel et de si divin, qu'il faut une

réciprocité complète, une fusion intime des deux âmes; c'est une trinité entre Dieu, l'homme et la femme.

Que Dieu en soit absent, il ne reste plus que deux mortels aveugles et misérables qui luttent en vain pour

entretenir le feu sacré, et qui l'éteignent en se le disputant.» Plus loin, un parallèle entre la jeunesse,

comparée à un admirable paysage des Alpes, et la vieillesse, qui ressemble à un vaste et beau jardin, bien

planté, bien uni, bien noble, à l'ancienne mode.

Teverino est de la même année 1845. Il n'y faut voir qu'une fantaisie sans plan, sans but, à la
suite d'un jeune aventurier déguisé en homme du monde. Emule de Figaro, tour à tour modèle, batelier,

jockey, enfant de choeur, figurant de théâtre, chanteur des rues, marchand de coquillages, garçon de café,

cicérone, Teverino est un de ces enfants de l'Italie qui ont le sens de la beauté, le goût de la paresse et

< page précédente | 176 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.