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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

son costume depuis un demi-siècle: «Un habit vert très court, des pantalons de nankin, un jabot très
roide, des bottes à coeur, et, pour rester fidèle à ses habitudes, une petite perruque blonde, de la nuance

de ses anciens cheveux et ramassée en touffe sur le milieu du front. Des cols empesés montant très haut,

et relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la neige, donnaient à sa longue figure la forme

d'un triangle.» Habillé en petit maître de l'Empire, M. de Boisguilbault était communiste.

D'où provenait la brouille entre le comte et le marquis? Quel était le péché de M. Antoine? Quel était le
grief du septuagénaire? C'est - nous l'apprendrons au dénouement - qu'Antoine de Châteaubrun, en sa

fringante jeunesse, avait été l'amant de madame de Boisguilbault. Au demeurant, Emile Cardonnet, qui

aime la fille du comte et les théories du marquis, entre en rébellion contre son père, prompt à pourfendre

le socialisme. «Voilà, s'écrie l'industriel avec indignation, voilà les utopies du frère Emile, frère morave,

quaker, néo-chrétien, néo-platonicien, que sais-je? C'est superbe, mais c'est absurde.» Sans cesse ils sont

aux prises, l'un prenant pour formule: «A chacun suivant sa capacité», l'autre ayant pour axiome: «A

chacun suivant ses besoins». Emile, rudoyé par l'infaillibilité paternelle, se console auprès du marquis,

qui lui enseigne que l'égalité des droits implique l'égalité des jouissances, que la vérité communiste est

tout aussi respectable que la vérité évangélique. C'est, en effet, l'Evangile qui, par les voies esséniennes,

les conduit à une conclusion d'égalité niveleuse. Le Dieu qu'ils adorent est la justice sans alliage, la

miséricorde sans défaillance. «Dieu est dans tout, et la nature est son temple.» Mais la raison pure

peut-elle suffire à la vingtième année? Si l'esprit d'Emile est plus souvent à Boisguilbault, son coeur est

presque toujours à Chateaubrun. Après des chapitres interminables de dissertations socialistes, la

jeunesse et l'amour recouvrent leurs droits. Le fils altruiste de l'égoïste industriel épouse la fille de M.

Antoine. On peut espérer que les deux époux n'examineront pas seulement les beautés du communisme.

Vainement le marquis, qui se plaignait d'avoir jadis partagé sa femme, professe que tout doit être mis en

commun: Emile n'y mettra pas Gilberte. Et les théories de George Sand viennent se briser sur le roc de

l'amour, qui est un irréductible individualiste.

CHAPITRE XXIII. EN 1848

Dès 1830, George Sand était républicaine. Durant les dix-huit années du règne de Louis-Philippe, elle ne
cessa d'appeler de ses voeux une révolution qui renversât la monarchie et le régime censitaire. Elle avait

donné son âme à la démocratie, elle était en communion parfaite avec les accusés d'avril. Les ennemis du

gouvernement de Juillet pouvaient compter sur sa coopération intellectuelle: les romans qu'elle publiait

sapaient les assises de la royauté bourgeoise. Toutefois, elle refusa d'approuver l'échauffourée du 12 mai

1839, tentée par la Société des Saisons, et dont elle apprit à Gênes l'infructueuse issue. Elle se

contenta de plaindre et d'admirer les vaincus. «A Dieu ne plaise, écrit-elle dans son autobiographie, que

j'accuse Barbès, Martin Bernard et les autres généreux martyrs de cette série, d'avoir aveuglément

sacrifié à leur audace naturelle, à leur mépris de la vie, à un égoïste besoin de gloire! Non! c'étaient des

esprits réfléchis, studieux, modestes; mais ils étaient jeunes, ils étaient exaltés par la religion du devoir,

ils espéraient que leur mort serait féconde. Ils croyaient trop à l'excellence soutenue de la nature

humaine; ils la jugeaient d'après eux-mêmes. Ah! mes amis, que votre vie est belle, puisque, pour y

trouver une faute, il faut faire, au nom de la froide raison, le procès aux plus nobles sentiments dont l'âme

de l'homme soit capable! La véritable grandeur de Barbès se manifesta dans son attitude devant ses juges

et se compléta dans le long martyre de la prison. C'est là que son âme s'éleva jusqu'à la sainteté. C'est du

silence de cette âme profondément humble et pieusement résignée qu'est sorti le plus éloquent et le plus

pur enseignement à la vertu qu'il ait été donné à ce siècle de comprendre. Les lettres de Barbès à ses amis

sont dignes des plus beaux temps de la foi.»

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