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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

que, recevant sa visite avec celle d'un autre musicien, elle avait offert une chaise à ce dernier avant de
faire asseoir Chopin.

A Paris également, d'abord rue Pigalle, puis square d'Orléans, le pianiste poitrinaire vécut auprès de
George Sand, qui remplit avec un zèle infatigable l'office de garde-malade. Un refroidissement advint,

lorsqu'il crut qu'elle l'avait peint dans Lucrezia Floriani, sous les traits du prince Karol, un rêveur

déséquilibré. Et Lucrezia n'était-ce pas elle-même, cette étrange femme qui a des passions de huit jours

ou d'une heure toujours sincères, mère de quatre enfants issus de trois pères différents? Ainsi se résume

son signalement pathologique: «Une pauvre vieille fille de théâtre comme moi, veuve de... plusieurs

amants (je n'ai jamais eu la pensée d'en revoir le compte).» Chopin avait lu Lucrezia Floriani,

jour après jour, sur la table de George Sand. Il ne s'alarma et ne se crut visé que lorsque l'oeuvre parut en

feuilleton dans la Presse: c'était au commencement de 1847. Le roman se termine par la victoire

que l'amour des enfants remporte sur l'amour des amants. Il en fut de même dans la vie réelle. A la suite

d'une querelle avec Maurice qui parla de quitter la partie - «cela, dit George Sand, ne pouvait pas et ne

devait pas être». - Chopin abandonna, en juillet 1847, la maison du square d'Orléans. Elle murmure avec

mélancolie: «Il ne supporta pas mon intervention légitime et nécessaire. Il baissa la tête et prononça que

je ne l'aimais plus. Quel blasphème, après ces huit années de dévouement maternel! Mais le pauvre coeur

froissé n'avait pas conscience de son délire.» Et elle écrit à Charles Poncy, l'ouvrier-poète: «J'ai été payée

d'ingratitude, et le mal l'a emporté dans une âme dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et le foyer du beau

et du bien... Que Dieu m'assiste! je crois en lui et j'espère.»

Avant la mort de Chopin survenue le 17 octobre 1849, ils se rencontrèrent une seule fois dans un salon
ami. George Sand s'approcha avec angoisse; en balbutiant: «Frédéric.» Il rencontra son regard suppliant,

pâlit, se leva sans répondre et s'éloigna. Quels étaient ses mystérieux griefs? C'est le mutuel secret que

tous deux ont emporté dans la tombe. Au terme de l'Histoire de ma Vie, George Sand se contente

de quelques éloquentes apostrophes à ceux qu'elle a aimés et qui ont cessé d'être. Chopin, qui avait eu le

plus long bail, doit en prendre sa part: «Saintes promesses des cieux, s'écrie-t-elle, où l'on se retrouve et

où l'on se reconnaît, vous n'êtes pas un vain rêve!... O heures de suprême joie et d'ineffables émotions,

quand la mère retrouvera son enfant, et les amis les dignes objets de leur amour!» Puis, faisant un retour

sur soi-même, voici qu'elle prononce cette lugubre parole: «Mon coeur est un cimetière.» Sans doute elle

y voit défiler les cortèges et s'accumuler les tombes des affections défuntes. Dès 1833, Jules Sandeau,

évincé et jetant la flèche du Parthe, la comparait à une nécropole. Plus habile, il avait évité d'être livré au

fossoyeur.

CHAPITRE XXII. CONSUELO ET LES ROMANS SOCIALISTES

A son retour de Majorque, dans une lettre adressée à madame Marliani le 3 juin 1839, George Sand se
jugeait elle-même en ces termes: «Je l'avoue à ma honte, je n'ai guère été jusqu'ici qu'un artiste, et je suis

encore à bien des égards et malgré moi un grand enfant.» Au cours des années suivantes, sous les

influences contraires de Chopin et de Pierre Leroux, la lutte va s'engager entre les préoccupations de l'art

et les sollicitations de la politique. De là, dans les romans de George Sand, un double filon qu'il nous faut

suivre: d'un côté, Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt, de l'autre, Horace,

le Compagnon du Tour de France, le Meunier d'Angibault et le Péché de Monsieur

Antoine
. C'est le parallélisme des conceptions esthétiques et des rêves humanitaires.

Consuelo fut composé sous l'inspiration immédiate et dans le commerce quotidien de Chopin.
L'oeuvre vaut, non seulement par l'intérêt de la fable, mais encore et surtout par la délicatesse et

l'agrément de l'exécution. Très touchante est l'aventure de cette cantatrice, fille d'une bohémienne.

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