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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

communisme, dans un roman[14] où je crains bien qu'on trouve peu de traces de son ancien talent.
Comment peut-on gâter à plaisir des dons naturels aussi rares!»

[Note 14: Horace.]

Dans la Correspondance de George Sand, on ne rencontre, à partir de 1842, aucune lettre
adressée à Lamennais. Mais elle lui dédia, le 4 mai 1848, un article recueilli dans le volume intitulé:

Souvenirs de 1848
. Elle y discute le projet de Constitution élaboré par Lamennais, et lui reproche de
remettre aux mains d'un seul homme le pouvoir exécutif. «La présidence, dit-elle, serait forcée de devenir

la dictature, et tout dictateur serait forcé de marcher dans le sang.» Pour n'être que d'une femme,

l'argument avait sa valeur. Lamennais et la France en comprirent la portée au lendemain du 2 Décembre.

George Sand avait été plus clairvoyante que les hommes politiques et les fabricants de constitutions.

CHAPITRE XX. INFLUENCE MÉTAPHYSIQUE: PIERRE LEROUX

Lorsque la doctrine idéaliste, chrétienne et démocratique de Lamennais ne suffit plus à satisfaire la
ferveur réformatrice de George Sand, elle trouva un nouveau guide et un autre Mentor, un peu nébuleux

celui-là, en la personne de Pierre Leroux. Un enthousiasme non moins moindre, plus humain et sans

doute mieux payé de retour, la posséda. Durant quatre ou cinq ans, elle jura sur la foi de ce

métaphysicien socialiste. A propos de la traduction qu'il fit de Werther et qui était illustrée

d'eaux-fortes de Tony Johannot, elle écrivit: «C'est une chose infiniment précieuse que le livre d'un

homme de génie traduit dans une autre langue par un autre homme de génie.» Le mot dépasse, à coup

sûr, le jugement que la postérité portera sur Pierre Leroux; mais George Sand, comme on sait, n'était pas

sans outrance dans ses admirations. Le philosophe, à qui Buloz refusait un jour certain article sur Dieu

parce que ce n'était point un sujet d'actualité, fut présenté à l'auteur de Lélia par le berrichon

Planet, toujours préoccupé d'élucider et de résoudre la question sociale. Ils cherchaient, les uns et les

autres, à tâtons, le moyen de compléter et de parachever la Révolution de 1789 qu'ils jugeaient trop

exclusivement politique. George Sand explique, dans l'Histoire de ma Vie, comment et pourquoi

elle désira entrer en relations avec Pierre Leroux: «J'ai ouï dire à Sainte-Beuve qu'il y avait deux hommes

dont l'intelligence supérieure avait creusé et éclairé particulièrement ce problème dans une tendance qui

répondait à mes aspirations et qui calmerait mes doutes et mes inquiétudes. Ils se trouvent, par la force

des choses et par la loi du temps, plus avancés que M. Lamennais, parce qu'ils n'ont pas été retardés

comme lui par les empêchements du catholicisme. Ils sont d'accord sur les points essentiels de leur

croyance, et ils ont autour d'eux une école de sympathies qui les entretient dans l'ardeur de leurs travaux.

Ces deux hommes sont Pierre Leroux et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait tourmentée des

désespérances de Lélia, il me disait de chercher vers eux la lumière, et il m'a proposé de

m'amener ces savants médecins de l'intelligence.» Elle hésita longtemps, s'estimant «trop ignorante pour

les comprendre, trop bornée pour les juger, trop timide pour leur exposer ses doutes intérieurs.» Egale,

sinon plus grande, était la timidité de Pierre Leroux. Enfin, ce fut la femme qui fit les premirs pas. Elle

lui demanda par lettre, pour un meunier de ses amis, le catéchisme du républicain en deux ou trois heures

de conversation. Planet tint l'emploi du meunier, personnage muet.

Un dîner rassembla les trois convives dans la mansarde de George Sand. «Pierre Leroux fut d'abord gêné,
dit-elle; il était trop fin pour n'avoir pas deviné le piège innocent que je lui avais tendu, et il balbutia

quelque temps avant de s'exprimer.» La bonhomie de Planet, la sollicitude attentive de l'hôtesse, le

mirent à l'aise. Et voici l'impression que laissa chez son auditrice cette première entrevue: «Quand il eut

un peu tourné autour de la question, comme il fait souvent quand il parle, il arriva à cette grande clarté, à

ces vifs aperçus et à cette véritable éloquence qui jaillissent de lui comme de grands éclairs d'un nuage

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