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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

amusements que Montpensier t'offre sont déjà des faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent à
rien; mais, s'il arrivait qu'on te fit, devant lui, quelque question sur tes opinions, tu répondrais, j'espère,

comme il convient à un enfant, que tu ne peux pas en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sûre, comme il

convient à un homme, que tu es républicain de race et de nature; c'est-à-dire qu'on t'a enseigné déjà à

désirer l'égalité, et que ton coeur se sent disposé à ne croire qu'à cette justice-là. La crainte de

mécontenter le prince ne t'arrêterait pas, je pense. Si, pour un diner ou un bal, tu étais capable de le

flatter, ou seulement si tu craignais de lui déplaire par ta franchise, ce serait déjà une grande lâcheté.»

Toutefois elle l'incite à s'abstenir d'une arrogance déplacée, à ne dire, devant Montpensier, ni du mal de
son père: ce serait une espèce de crime - ni du bien: ce serait vendre sa conscience. Bref, Maurice devra

éviter, à la cour, d'appeler Louis-Philippe la Poire, selon l'expression que George Sand emploie

au courant de la plume. Mais qu'il se garde de toute familiarité, de tout abandon avec les princes! «Ce

sont nos ennemis naturels, et, quelque bon que puisse être l'enfant d'un roi, il est destiné à être tyran.

Nous sommes destinés à être avilis, repoussés ou persécutés par lui. Ne te laisse donc pas trop éblouir par

les bons dîners et par les fêtes. Sois un vieux Romain de bonne heure, c'est-à-dire, fier, prudent,

sobre, ennemi des plaisirs qui coûtent l'honneur et la sincérité.» Et Maurice lui répond: «Montpensier m'a

invité à son bal, malgré mes opinions politiques. Je m'y suis bien amusé. Il nous a tous fait cracher avec

lui sur la tête des gardes nationaux.» On ne s'ennuyait pas à un gala du roi-citoyen.

Voilà cette correspondance extraordinaire que George Sand recommandait à son fils de garder secrète,
sans la montrer jamais à son père et même sans lui en parler. «Tu sais, ajoutait-elle, que ses opinions

diffèrent des miennes. Tu dois écouter avec respect tout ce qu'il te dira; mais ta conscience est libre et tu

choisiras, entre ses idées et les miennes, celles qui te paraîtront meilleures. Je ne te demanderai jamais ce

qu'il te dit; tu ne dois pas non plus lui faire part de ce que je t'écris.» Aussi a-t-elle soin de ne point

envoyer ses lettres par la poste ni par l'intermédiaire du proviseur. Comme s'il s'agissait de billets

d'amour, elle les fait porter par son jeune ami Emmanuel Arago, qui va voir l'enfant aux heures de

récréation et qui, trois ou quatre jours après, reçoit les réponses du collégien, pour les transmettre à la

mère. De plus, Maurice doit laisser cette correspondance dans sa baraque au collège et ne jamais

l'emporter les jours de sortie. Que de mystères pour des effusions politiques!

Au demeurant, George Sand ne pratiquera pas toujours l'intransigeance républicaine qu'elle enseigne et
préconise. Sous le second Empire, elle aura des accointances avec le Palais-Royal, sinon avec les

Tuileries. Elle sera en commerce épistolaire des plus assidus avec le prince Jérôme Napoléon, et

témoignera pour les Bonaparte une sympathie qu'elle interdit à son fils envers les d'Orléans. En 1836, sa

raison, son âme et son coeur appartiennent à la République. Michel (de Bourges) a suscité en elle la foi

démocratique; le saint-simonisme, côtoyé, lui a communiqué une ardeur de régénération sociale et de

prosélytisme égalitaire qu'elle pousse jusqu'à déclarer à Adolphe Guéroult: «Je ne connais et n'ai jamais

connu qu'un principe: celui de l'abolition de la propriété.» Sous les auspices de Lamennais, elle va

donner l'essor à son idéal humanitaire.

CHAPITRE XIX. INFLUENCE PHILOSOPHIQUE: LAMENNAIS

Quand George Sand rencontra Lamennais, il n'était plus le prêtre ultramontain dont Rome avait pensé
faire un cardinal, ni même le catholique libéral qui fondait le journal l'Avenir avec le comte de

Montalembert, les abbés Lacordaire et Gerbet. Il était devenu, par une évolution logique, loyale et

douloureuse de la pensée, le démocrate chrétien qui trouvait dans l'Evangile la loi de liberté, d'égalité et

de fraternité, recueillie par les philosophes et proclamée par la Révolution. Républicain, son amour du

peuple lui dicta cette oeuvre de génie, les Paroles d'un Croyant. Excommunié, il continua à dire

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