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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

l'espace et foudroyaient la tyrannie. George Sand résume ainsi cette harangue d'une austérité
lacédemonienne, qui attestait un usage immodéré du Conciones et la lecture assidue de Plutarque.

«Ce fut une déclamation horrible et magnifique contre la perversité des cours, la corruption des grandes

villes, l'action dissolvante et énervante des arts, du luxe, de l'industrie, de la civilisation en un mot. Ce fut

un appel au poignard et à la torche, ce fut une malédiction sur l'impure Jérusalem et des prédictions

apocalyptiques; puis, après ces funèbres images, il évoqua le monde de l'avenir comme il le rêvait en ce

moment-là, l'idéal de la vie champêtre, les moeurs de l'âge d'or, le paradis terrestre florissant sur les

ruines fumantes du vieux monde par la vertu de quelque fée.»

Deux heures sonnèrent à l'horloge du château, et George Sand profita d'une pause de l'orateur pour
hasarder, non pas un argument contraire, mais une approbation un tantinet ironique. Il se récria. A son

tour, elle prit la parole en faveur de l'art, plaida pour la République athénienne contre la République

Spartiate. Le démagogue ne fut pas convaincu. «Il était hors de lui, raconte son interlocutrice; il

descendit sur le quai en déclamant, il brisa sa canne sur les murs du vieux Louvre, il poussa des

exclamations tellement séditieuses que je ne comprends pas comment il ne fut ni remarqué, ni

entendu, ni ramassé par la police. Il n'y avait que lui au monde qui pût faire de pareilles

excentricités sans paraître fou et sans être ridicule.»

Comme George Sand, ébranlée et lasse, s'éloignait avec Planet, Michel (de Bourges) s'aperçut qu'il
plaidait tout seul, devant un auditoire imaginaire. Il courut, rejoignit les fugitifs, leur fit une scène

violente, s'offrant à les persuader s'ils lui accordaient encore quelques heures d'audience jusqu'à l'aurore,

puis les menaçant de ne jamais les revoir s'ils le quittaient avant qu'il eût achevé sa démonstration. Et

George Sand observe: «On eût dit d'une querelle d'amour, et il ne s'agissait pourtant que de la doctrine de

Babeuf.» Mais, pour un idéaliste, pour un semeur d'espérance dans les sillons de l'avenir, qu'y a-t-il de

plus séduisant que cette recherche d'un monde meilleur, que la conception d'une humanité régénérée?

George Sand en ira quérir les origines, les premiers germes dans la Bohême de Jean Huss, de même que

Jean-Jacques en a dessiné les linéaments dans son Contrat social. Certes les utopies de Michel

(de Bourges) valaient mieux que la vulgarité de nos résignations égoïstes ou serviles. Il plaidait avec

conscience toutes les causes qu'il accueillait, la thèse des revendications de la démocratie intégrale aussi

bien que la réalité, plus contingente, des doléances conjugales de George Sand. Ce dernier procès était

plus facile à gagner devant la justice humaine que l'autre à la barre d'un insaisissable tribunal.

CHAPITRE XVII. LA SEPARATION DE CORPS

Dans la neuvième des Lettres d'un Voyageur, adressée au Malgache, c'est-à-dire à son ami Jules
Néraud, George Sand exprime son dégoût des contestations judiciaires, surtout lorsqu'elles touchent aux

affections les plus sacrées. «Ce procès, écrit-elle, d'où dépend mon avenir, mon honneur, mon repos,

l'avenir et le repos de mes enfants, je le croyais loyalement terminé. Tu m'as quitté comme j'étais à la

veille de rentrer dans la maison paternelle. On m'en chasse de nouveau, on rompt les conventions jurées.

Il faut combattre sur nouveaux frais, disputer pied à pied un coin de terre..., coin précieux, terre sacrée,

où les os de mes parents reposent sous les fleurs que ma main sema et que mes pleurs arrosèrent.» Plus

loin elle se demande comment poète, marquée au front pour n'appartenir à rien et à personne, pour mener

une vie errante, elle s'est liée à la société et a fait alliance avec la famille humaine. «Ce n'était pas là mon

lot, soupire t-elle. Dieu m'avait donné un orgueil silencieux et indomptable, une haine profonde pour

l'injustice, un dévouement invincible pour les opprimés. J'étais un oiseau des champs, et je me suis laissé

mettre en cage; une liane voyageuse des grandes mers, et on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens

ne me provoquaient pas à l'amour, mon coeur ne savait ce que c'était. Mon esprit n'avait besoin que de

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