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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

cette crise de lassitude amoureuse ou d'angoisse maternelle, elle exécuta la résolution dont il parlait
toujours, sans l'accomplir. Ce fut elle qui se déroba clandestinement, en brisant la chaîne trop lourde. Le

6 mars, elle écrit à Jules Boucoiran, complice de son évasion: «Mon ami, aidez-moi à partir aujourd'hui.

Allez au courrier à midi et retenez moi une place. Puis venez me voir. Je vous dirai ce qu'il faut faire.

Cependant, si je ne peux pas vous le dire, ce qui est fort possible, car j'aurai bien de la peine à tromper

l'inquiétude d'Alfred, je vais vous l'expliquer en quatre mots. Vous arriverez à cinq heures chez moi et,

d'un air empressé et affairé, vous me direz que ma mère vient d'arriver, qu'elle est très fatiguée et assez

sérieusement malade, que sa servante n'est pas chez elle, qu'elle a besoin de moi tout de suite et qu'il faut

que j'y aille sans différer. Je mettrai mon chapeau, je dirai que je vais revenir et vous me mettrez en

voiture. Venez chercher mon sac de nuit dans la journée. Il vous sera facile de l'emporter sans qu'on le

voie et vous le porterez au bureau. Adieu, venez tout de suite, si vous pouvez. Mais si Alfred est à la

maison, n'ayez pas l'air d'avoir quelque chose à me dire. Je sortirai dans la cuisine pour vous parler.»

Il en fut comme il était convenu. Trois jours après, le 9 mars, elle écrit à Boucoiran, de Nohant où elle va
pour la quatrième fois depuis son retour de Venise: «J'ai fait ce que je devais faire. La seule chose qui me

tourmente, c'est la santé d'Alfred. Donnez-moi de ses nouvelles, et racontez-moi, sans y rien changer et

sans en rien atténuer, l'indifférence, la colère ou le chagrin qu'il a pu montrer en recevant la nouvelle de

mon départ.» Et, dans un autre passage de la même lettre: «Je vais me mettre à travailler pour Buloz. Je

suis très calme.» Elle n'était point aussi calme qu'elle le veut dire; car elle eut une crise hépatique qui lui

couvrit tout le corps de taches et la mit en danger de mort. Puis le travail la reprit et l'absorba, tandis que

Musset cherchait l'oubli dans ses plaisirs habituels, le vin et les filles. Le drame intime est terminé; la

littérature reconquiert ses droits. George Sand orientera sa vie vers d'autres pensées et d'autres désirs.

Alfred de Musset, en ses jours de répit, épanchera ses souvenirs et ses rancoeurs dans les strophes

admirables des Nuits et la Confession d'un enfant du siècle. Elle et Lui

auront trouvé, daus la mutuelle souffrance, un aliment pour leur génie. Sur les ruines de cet amour va

croître et s'épanouir la luxuriante floraison des chefs-d'oeuvre.

CHAPITRE XVI. INFLUENCE POLITIQUE: MICHEL (DE BOURGES).

Retirée à Nohant, et résolue à se soustraire à l'affection troublante et tumultueuse d'Alfred de Musset,
George Sand recouvre, après une violente secousse, la sérénité de son jugement. Elle ne traîne pas

derrière soi ce cortège de rancunes ou de haines qui encombre trop souvent les lendemains de l'amour,

jusqu'à transformer en mortels ennemis ceux qui s'étaient juré une tendresse éternelle. Comme

Boucoiran, dans une de ses lettres, s'exprimait sur le compte de Musset avec une amertume dédaigneuse,

elle lui écrit tout net, le 15 mars 1835: «Mon ami, vous avez tort de me parler d'Alfred. Ce n'est pas le

moment de m'en dire du mal, et si ce que vous en pensez était juste, il faudrait me le taire. Mépriser est

beaucoup plus pénible que regretter. Au reste ni l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis regretter la vie

orageuse et misérable que je quitte, je ne puis mépriser un homme que sous le rapport de l'honneur je

connais aussi bien. J'ai bien assez de raisons de le fuir, sans m'en créer d'imaginaires. Je vous avais prié

seulement de me parler de sa santé et de l'effet que lui ferait mon départ. Vous me dites qu'il se porte

bien et qu'il n'a montré aucun chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir, et c'est ce que je puis apprendre

de plus heureux. Tout mon désir était de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loué.

Ne parlez de lui avec personne, mais surtout avec Buloz. Buloz juge fort à côté de toutes choses, et de

plus il répète immédiatement aux gens le mal qu'on dit d'eux et celui qu'il en dit lui-même. C'est un

excellent homme et un dangereux ami. Prenez-y garde, il vous ferait une affaire sérieuse avec Musset,

tout en vous encourageant à mal parler de lui. Je me trouverais mêlée à ces cancans et cela me serait

odieux. Ayez une réponse prête à toutes les questions: «Je ne sais pas.» C'est bientôt dit et ne compromet

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