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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas, je t'aime comme on n'a jamais aimé... O Dieul si je te
perdais! ma pauvre raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie; je suis un fou misérable, je

mérite ta colère... Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon à genoux! Ah! pense à ces beaux jours

que j'ai là dans le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là, pense au bonheur, hélas! hélas! si

l'amour l'a jamais donné. George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, non pas un pardon, je ne le mérite

pas; mais dis seulement: J'attendrai. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que j'attends, je puis en

attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en

mourrai.» Ces cris de désespoir, d'ivresse, de folie, ces lamentations, succédant à des explosions de

colère, ne sont qu'un faible écho des tourments qui secouaient deux êtres de génie, un homme enfiévré et

hystérique, surexcité par l'alcool, une femme mobile et irritable, plus mère qu'amante. Ils vont se débattre

cinq mois dans cette agonie d'amour.

CHAPITRE XV. LA RUPTURE DÉFINITIVE

Cette réconciliation avec George Sand, aussitôt suivie de reproches et de querelles, devait avoir sur
l'organisme d'Alfred de Musset une répercussion fâcheuse. Au commencement de novembre, selon toute

apparence - car les lettres ne sont pas datées, - il envoya à son amie un court billet, sans signature et d'une

écriture tourmentée. En voici le texte: «J'ai une fièvre de cheval. Impossible de tenir sur mes jambes.

J'espérais que cela se calmerait. Comment donc faire pour te voir? Viens donc avec Papet ou Rollinat; il

entrerait le premier tout seul, et, quand il n'y aurait personne, il t'ouvrirait. Après dîner, cela se peut bien.

Je me meurs de te voir une minute, si tu veux. Aime-moi. Vers huit heures tu peux venir, veux-tu?»

Sur-le-champ George Sand lui répondit: «Certainement, j'irai, mon pauvre enfant. Je suis bien inquiète.

Dis-moi, est-ce que je ne peux pas t'aller soigner? Est-ce que ta mère s'y opposerait? Je peux mettre un

bonnet et un tablier à Sophie. Ta soeur ne me connaît pas. Ta mère fera semblant de ne pas me

reconnaître, et je passerai pour une garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie. Parle à ta mère,

dis-lui que tu le veux.» C'était un réveil, un revenez-y de cette tendresse maternelle qui se prodiguait au

chevet du malade et s'atténuait après la guérison. Elle vint, en effet, revêtit le costume de la servante et

soigna le poète avec sollicitude. Il fut vite rétabli, mais les soucis s'accumulaient autour de leur amour.

Pour Alfred de Musset, il y eut d'abord une brouille avec Alfred Tattet, qui avait blâmé la reprise de la

liaison rompue; puis une provocation adressée à Gustave Planche, qui nia avoir tenu les propos

désobligeants qu'on lui prêtait. Enfin, entre Elle et Lui, les récriminations et les griefs

s'amoncelaient. Perpétuelle alternance de soupçons, de colères, de repentirs et de pardons. On a prétendu

qu'alors, comme avant le voyage de Venise, Alfred de Musset habitait chez George Sand, et l'on invoque

à cet égard l'adresse, 19, quai Malaquais, mise au-dessous de sa signature dans le cartel à Gustave

Planche. En réalité, ce ne devait être là qu'un domicile intermittent. Les billets qu'il envoyait à madame

Sand portent presque tous cette suscription: Madame Dudevant, n° 19, quai Malaquais. Ils n'ont pas le

cachet de la poste et étaient remis par un commissionnaire. En voici un qui a été écrit par Alfred de

Musset dans un intervalle de calme relatif: «Le bonheur, le bonheur, et la mort après, la mort avec. Oui,

tu me pardonnes, tu m'aimes! Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! Oui, par Dieu, heureuse par moi. Eh!

oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, sinon pour te verser

ma vie, pour que tu la boives sur mes lèvres? Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plutôt

(sic ). Viens, dès que tu pourras; viens, pour que je me mette à genoux, pour que je te demande

de vivre, d'aimer, de pardonner. Ce soir, ce soir!» Les bonnes résolutions d'Alfred de Musset duraient

peu, ses promesses n'avaient pas de lendemain. George Sand le lui rappelle et s'en plaint avec une douce

mélancolie: «Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? Nous verrons-nous ce soir? Pouvons-nous

être heureux? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, et j'essaie de le croire. Mais il me semble

qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance tu t'indignes contre moi, comme

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