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Albert Le Roy - George Sand et ses amis

telles farces, et le voile qui me bandait les yeux commençait à s'éclaircir.» Pagello, qui semble avoir eu
l'esprit porté au sentiment plutôt qu'à la géographie, raconte qu'ils allèrent de Genève à Paris par le

Dauphiné et la Champagne: on a peine à croire que la diligence ait suivi cet itinéraire fantaisiste. En

descendant de voiture, George Sand, attendue par le fidèle Boucoiran, gagna son appartement du quai

Malaquais, et Pagello, tout dépaysé, alla occuper, à l'hôtel d'Orléans, rue des Petits-Augustins, une

chambrette du troisième étage à 1 fr. 50. Pauvre Pietro, les jours sombres commencent. A Venise, il avait

supplanté Alfred de Musset. A Paris, il va être évincé par lui. Juste revanche. Pagello n'était pas un article

d'exportation. Tels ces fruits qui demandent à être consommés sur place et supportent mal le voyage.

CHAPITRE XIV. RETOUR A ALFRED DE MUSSET

A peine arrivée à Paris, George Sand se trouva dans la situation la plus fausse entre Pagello qu'elle avait
amené, mais qu'elle n'aimait plus, et Alfred de Musset qui brûlait de la revoir et que peut-être elle aimait

encore. Une entrevue eut lieu. Fut-elle sollicitée par elle ou par lui? On l'ignore. Ils se

rapprochèrent en vertu de cette propriété mystérieuse et attractive qui appartient à l'aimant. Que pensa

Pagello de la réunion, amicale en apparence, mais vouée à devenir amoureuse, dont il devait être le

témoin? Il l'avait autorisée avec longanimité, ou plutôt il s'y était résigné. «La Sand, dit-il dans son

journal intime, voulait partir avec ses deux petits enfants pour La Châtre, et moi j'avais manifesté la

ferme volonté de ne pas la suivre. Elle voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que

j'avais faits à mon amour: ma clientèle perdue, mes parents quittés, et moi exilé sans fortune, sans appui,

sans espérance.» Ajoutez l'indifférence croissante de George Sand à son endroit, et la reprise ostensible,

publique de l'ancienne passion pour Alfred de Musset. Aussi bien cette renaissance de tendresse ne

devait-elle pas se produire sans de cruelles secousses. L'affection essaya vainement de demeurer

platonique. «Georgette, écrit Musset, j'ai trop compté sur moi en voulant te revoir, et j'ai reçu le dernier

coup.» Il s'éloignera, du moins il l'annonce; il ira aux Pyrénées, en Espagne. «Si Dieu le permet, je

reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France... Je pars aujourd'hui pour toujours, je pars seul,

sans un compagnon, sans un chien. Je te demande une heure, et un dernier baiser. Si tu crains un moment

de tristesse, si ma demande importune Pierre, n'hésite pas à me refuser.» Et, recourant à ces grands effets

de style qu'il savait irrésistibles auprès de George Sand, il poursuit sur le mode pathétique: «Reçois-moi

sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir; que ce ne soit pas l'adieu de Monsieur

un tel et de Madame une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux intelligences souffrantes,

deux aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer

pour l'éternité! Que ce soit un embrassement, chaste comme l'amour céleste, profond comme la douleur

humaine! O ma fiancée! Pose-moi doucement la couronne d'épines, et adieu! Ce sera le dernier souvenir

que conservera ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!»

Les lettres suivantes, du mois d'août 1834, mais sans indication précise de date, développent les mêmes
sentiments et affirment sa résolution de partir. «Quoique tu m'aies connu enfant, s'écrie-t-il, crois

aujourd'hui que je suis homme... Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. Non, je ne me trompe

pas, j'éprouve le seul amour que j'aurai de ma vie... Adieu, ma bien-aimée Georgette, ton enfant, Alfred.»

Toutefois, avant de se rendre à Toulouse d'abord, chez son oncle, puis à Cadix, il sollicite un suprême

entretien. Ces entretiens-là sont périlleux. Le plus souvent, ils débutent par des adieux et s'achèvent en

des recommencements. «Tu me dis que tu ne crains pas de blesser Pierre en me voyant. Quoi donc alors?

Ta position n'est pas changée? Mon amour-propre, dis-tu? Ecoute, écoute, George, si tu as du coeur,

rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des Plantes, au cimetière, au tombeau de

mon père c'est là que je voulais te dire adieu... Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement

des portes éternelles.» Et la lettre se termine, à la pensée de ne pas la revoir, sur cette apostrophe et cette

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