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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

Mais il ne tournait pas même la tête. Alors, persuadé que cela seulement pourrait le retenir:

"Frantz est là, criai-je. Arrête!"

Il s'arrêta enfin. Haletant et sans me laisser le temps de préparer ce que je pourrais dire:

"Il est là! dit-il. Que réclame-t-il?

- Il est malheureux, répondis-je. Il venait te demander de l'aide, pour retrouver ce qu'il a perdu.

- Ah! fit-il, baissant la tête. Je m'en doutais bien. J'avais beau essayer d'endormir cette pensée-là... Mais
où est-il? Raconte vite".

Je dis que Frantz venait de partir et que certainement on ne le rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour
Meaulnes une grande déception. Il hésita, fit deux ou trois pas, s'arrêta. Il paraissait au comble de

l'indécision et du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son nom au jeune homme. Je dis que je

lui avais donné rendez-vous dans un an à la même place.

Augustin, si calme en général, était maintenant dans un état de nervosité et d'impatience extraordinaires:

"Ah! pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans doute, je puis le sauver. Mais il faut que ce soit tout
de suite. Il faut que je le voie, que je lui parle, qu'il me pardonne et que je répare tout... Autrement je ne

peux plus me présenter là-bas..."

Et il se tourna vers la maison des Sablonnières.

"Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu lui as faite, tu es en train de détruire ton bonheur.

- Ah! si ce n'était que cette promesse", fit-il. Et ainsi je connus qu'autre chose liait les deux jeunes
hommes, mais sans pouvoir deviner quoi.

"En tout cas, dis-je, il n'est plus temps de courir. Ils sont maintenant en route pour l'Allemagne".

Il allait répondre, lorsqu'une figure échevelée, hagarde, se dressa entre nous. C'était Mlle de Galais. Elle
avait dû courir, car elle avait le visage baigné de sueur. Elle avait dû tomber et se blesser, car elle avait le

front écorché au-dessus de l'oeil droit et du sang figé dans les cheveux.

Il m'est arrivé, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain, descendue dans la rue, séparé par des
agents intervenus dans la bataille, un ménage qu'on croyait heureux, uni, honnête. Le scandale a éclaté

tout d'un coup, n'importe quand, à l'instant de se mettre à table, le dimanche avant de sortir, au moment

de souhaiter la fête du petit garçon.... et maintenant tout est oublié, saccagé. L'homme et la femme, au

milieu du tumulte, ne sont plus que deux démons pitoyables et les enfants en larmes se jettent contre eux,

les embrassent étroitement, les supplient de se taire et de ne plus se battre.

Mlle de Galais, quand elle arriva près de Meaulnes, me fit penser à un de ces enfants-là, à un de ces
pauvres enfants affolés. Je crois que tous ses amis, tout un village, tout un monde l'eût regardée, qu'elle

fût accourue tout de même, qu'elle fût tombée de la même façon, échevelée, pleurante, salie.

Mais quand elle eut compris que Meaulnes était bien là, que cette fois du moins, il ne l'abandonnerait
pas, alors elles passa son bras sous le sien, puis elle ne put s'empêcher de rire au milieu de ses larmes

comme un petit enfant. Ils ne dirent rient ni l'un ni l'autre. Mais, comme elle avait tiré son mouchoir,

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