|
Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes
de l'école. C'est l'appel à quoi Frantz nous avait fait jurer de nous rendre, n'importe où et n'importe quand. Mais que demande-t-il ici, aujourd'hui, celui-là?
"Cela vient de la grande sapinière à gauche, dis-je à mi-voix. C'est un braconnier sans doute".
Jasmin secoua la tête:
"Tu sais bien que non", dit-il?
Puis, plus bas:
"Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce matin. J'ai surpris Ganache à onze heures en train de guetter dans un champ auprès de la chapelle. Il a détalé en m'apercevant. Ils sont venus de loin peut-être à bicyclette, car il était couvert de boue jusqu'au milieu du dos...
- Mais que cherchent-ils?
- Je n'en sais rien. Mais à coup sûr il faut que nous les chassions. Il ne faut pas les laisser rôder aux alentours. Ou bien toutes les folies vont recommencer..."
Je suis de cet avis, sans l'avouer.
"Le mieux, dis-je, serait de les joindre, de voir ce qu'ils veulent et de leur faire entendre raison..."
Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc en nous baissant à travers le taillis jusqu'à la grande sapinière, d'où part, à intervalles réguliers, ce cri prolongé qui n'est pas en soi plus triste qu'autre chose, mais qui nous semble à tous les deux de sinistre augure.
Il est difficile, dans cette partie du bois de sapins, où le regard s'enfonce entre les troncs régulièrement plantés, de surprendre quelqu'un et de s'avancer sans être vu. Nous n'essayons même pas. Je me poste à l'angle du bois. Jasmin va ce placer à l'angle opposé, de façon à commander comme moi, de l'extérieur, deux des côtés du rectangle et à ne pas laisser fuir l'un des bohémiens sans le héler. Ces dispositions prises, je commence à jouer mon rôle d'éclaireur pacifique et j'appelle:
"Frantz!...
"...Frantz! Ne craignez rien. C'est moi, Seurel; je voudrais vous parler..."
Un instant de silence; je vais me décider à crier encore, lorsque, au coeur même de la sapinière, où mon regard n'atteint pas tout à fait, une voix commande:
"Restez où vous êtes: il va venir vous trouver".
Peu à peu, entre les grands sapins que l'éloignement fait paraître serrés, je distingue la silhouette du jeune homme qui s'approche. Il paraît couvert de boue et mal vêtu; des épingles de bicyclette serrent le bas de son pantalon, une vieille casquette à ancre est plaquée sur ses cheveux trop longs; je vois maintenant sa figure amaigrie. Il semble avoir pleuré.
S'approchant de moi, résolument:
"Que voulez-vous? demande-t-il d'un air très insolent.
- Et vous-même, Frantz, que faites-vous ici? Pourquoi venez-vous troubler ceux qui sont heureux?
|