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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

mouchoirs agités. Les derniers nous restâmes sur le terrain avec mon oncle Florentin, qui ruminait
comme nous, sans rien dire, ses regrets et sa grosse déception.

Nous aussi, nous partîmes, emportés vivement, dans notre voiture bien suspendue, par notre beau cheval
alezan. La roue grinça au tournant dans le sable et bientôt, Meaulnes et moi, qui étions assis sur le siège

de derrière, nous vîmes disparaître sur la petite route l'entrée du chemin de traverse que le vieux Bélisaire

et ses maîtres avaient pris...

Mais alors mon compagnon - l'être que je sache au monde le plus incapable de pleurer - tourna soudain
vers moi son visage bouleversé par une irrésistible montée de larmes.

"Arrêtez, voulez-vous? dit-il en mettant la main sur l'épaule de Florentin. Ne vous occupez pas de moi?
Je reviendrai tout seul, à pied".

Et d'un bond, la main au garde-boue de la voiture, il sauta à terre. A notre stupéfaction, rebroussant
chemin, il se prit à courir, et courut jusqu'au petit chemin que nous venions de passer, les chemin des

Sablonnières. Il dut arriver au Domaine par cette allée de sapins qu'il avait suivie jadis, où il avait

entendu, vagabond caché dans les basses branches, la conversation mystérieuse des beaux enfants

inconnus...

Et c'est ce soir-là, avec des sanglots, qu'il demanda en mariage Mlle de Galais.

CHAPITRE VII. Le jour des noces.

C'est un jeudi, au commencement de février, un beau jeudi soir glacé, où le grand vent souffle. Il est trois
heures et demie, quatre heures... Sur les haies, auprès des bourgs, les lessives sont étendues depuis midi

et sèchent à la bourrasque. Dans chaque maison, le feu de la salle à manger fait luire tout un reposoir de

joujoux vernis. Fatigué de jouer, l'enfant s'est assis auprès de sa mère et il lui fait raconter la journée de

son mariage...

Pour celui qui ne veut pas être heureux, il n'a qu'à monter dans son grenier et il entendra, jusqu'au soir,
siffler et gémir les naufrages; il n'a qu'à s'en aller dehors, sur la route, et le vent lui rabattra son foulard

sur la bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera pleurer. Mais pour celui qui aime le bonheur, il

y a, au bord d'un chemin boueux, la maison des Sablonnières, où mon ami Meaulnes est rentré avec

Yvonne de Galais, qui est sa femme depuis midi.

Les fiançailles ont duré cinq mois. Elles ont été paisibles, aussi paisibles que la première entrevue avait
été mouvementée. Meaulnes est venu très souvent aux Sablonnières, à bicyclette ou en voiture. Plus de

deux fois par semaine, cousant ou lisant près de la grande fenêtre qui donne sur la lande et les sapins,

Mlle de Galais a vu tout d'un coup sa haute silhouette rapide passer derrière le rideau, car il vient toujours

par l'allée détournée qu'il a prise autrefois. Mais c'est la seule allusion - tacite - qu'il fasse au passé. Le

bonheur semble avoir endormi son étrange tourment.

De petits événements ont fait date pendant ces cinq calmes mois. On m'a nommé instituteur au hameau
de Saint-Benoist-des-Champs. Saint-Benoist n'est pas un village. Ce sont des fermes disséminées à

travers la campagne, et la maison d'école est complètement isolée sur une côte au bord de la route. Je

mène une vie bien solitaire; mais, en passant par les champs, il ne faut que trois quarts d'heure de marche

pour gagner les Sablonnières.

Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur de maçonnerie au Vieux-Nançay. Ce sera

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