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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

jusqu'au moment où M. de Galais et Delouche, au cours de leur promenade, s'étaient approchés de lui;
effrayé, excité par l'avoine insolite qu'on lui avait donnée, il s'était débattu furieusement; les deux

hommes avaient essayé de le délivrer, mais si maladroitement qu'ils avaient réussi à l'empêtrer

davantage, tout en risquant d'essuyer de dangereux coups de sabots. C'est à ce moment que par hasard

Meaulnes, revenant des Aubiers, était tombé sur le groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait bousculé

les deux hommes au risque de les envoyer rouler dans le buisson. Avec précaution mais en un tour de

main il avait délivré Bélisaire. Trop tard, car le mal était déjà fait; le cheval devait avoir un nerf foulé,

quelque chose de brisé peut-être, car il se tenait piteusement la tête basse, sa selle à demi dessanglée sur

le dos, une patte repliée sous son ventre et toute tremblante. Meaulnes, penché, le tâtait et l'examinait

sans rien dire.

Lorsqu'il releva la tête, presque tout le monde était là rassemblé, mais il ne vit personne. Il était fâché
rouge.

"Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu l'attacher de la sorte! Et lui laisser sa selle sur le dos toute la
journée? Et qui a eu l'audace de seller ce vieux cheval, bon tout au plus pour une carriole".

Delouche voulut dire quelque chose - tout prendre sur lui.

"Tais-toi donc! C'est ta faute encore. Je t'ai vu tirer bêtement sur sa longe pour le dégager".

Et se baissant de nouveau, il se remit à frotter le jarret du cheval avec le plat de la main.

M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le tort de vouloir sortir de sa réserve. Il bégaya:

"Les officiers de marine ont l'habitude... Mon cheval...

- Ah! il est à vous?" dit Meaulnes un peu calmé, très rouge, en tournant la tête de côté vers le vieillard.

Je crus qu'il allait changer de ton, faire des excuses. Il souffla un instant. Et je vis alors qu'il prenait un
plaisir amer et désespéré à aggraver la situation, à tout briser à jamais, en disant avec insolence:

"Eh bien je ne vous fais pas mon compliment".

Quelqu'un suggéra:

"Peut-être que de l'eau fraîche... En le baignant dans le gué...

- Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener tout de suite ce vieux cheval, pendant qu'il peut encore
marcher, - et il n'y a pas de temps à perdre! - le mettre à l'écurie et ne jamais plus l'en sortir".

Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitôt. Mais Mlle de Galais les remercia vivement. Le visage en feu,
prête à fondre en larmes, elle dit au revoir à tout le monde, et même à Meaulnes décontenancé, qui n'osa

pas la regarder. Elle prit la bête par les rênes, comme on donne à quelqu'un la main, plutôt pour

s'approcher d'elle davantage que pour la conduire... Le vent de cette fin d'été était si tiède sur le chemin

des Sablonnières qu'on se serait cru au mois de mai, et les feuilles des haies tremblaient à la brise du

sud... Nous la vîmes partir ainsi, son bras a demi sorti du manteau, tenant dans sa main étroite la

grosse-rêne de cuir. Son père marchait péniblement à côté d'elle...

Triste fin de soirée! Peu à peu, chacun ramassa ses paquets, ses couverts; on plia les chaises, on démonta
les tables; une à une, les voitures chargées de bagages et de gens partirent, avec des chapeaux levés et des

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