bibliotheq.net - littérature française
 

Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

fallait prendre un grand express qui passait avant le jour... Je me souvins du triste dîner de jadis, de toutes
les histoires du vieux greffier accoudé devant sa bouteille de boisson rose.

Et je me souvenais aussi de mes terreurs... Après le dîner, assise devant le feu, ma grand'tante avait pris
mon père à part pour lui raconter une histoire de revenants: "Je me retourne... Ah! mon pauvre Louis,

qu'est-ce que je vois, une petite femme grise..." Elle passait pour avoir la tête farcie de ces sornettes

terrifiantes.

Et voici que ce soir-là, le dîner fini, lorsque, fatigué par la bicyclette, je fus couché dans la grande
chambre avec une cheminée de nuit à carreaux de l'oncle Moinel, elle vint s'asseoir à mon chevet et

commença de sa voix la plus mystérieuse et la plus pointue:

"Mon pauvre François, il faut que je te raconte à toi ce que je n'ai jamais dit à personne..."

Je pensai:

"Mon affaire est bonne, me voilà terrorisé pour toute la nuit, comme il y a dix ans!..."

Et j'écoutai. Elle hochait la tête, regardant droit devant soi comme si elle se fût raconté l'histoire à
elle-même:

"Je revenais d'une fête avec Moinel. C'était le premier mariage où nous allions tous les deux, depuis la
mort de notre pauvre Ernest; et j'y avais rencontré ma soeur Adèle que je n'avais pas vue depuis quatre

ans! Un vieil ami de Moinel, très riche, l'avait invité à la noce de son fils, au domaine des Sablonnières.

Nous avions loué une voiture. Cela nous avait coûté bien cher. Nous revenions sur la route vers sept

heures du matin, en plein hiver. Le soleil se levait. Il n'y avait absolument personne. Qu'est-ce que je vois

tout d'un coup devant nous, sur la route? Un petit homme, un petit jeune homme arrêté, beau comme le

jour, qui ne bougeait pas, qui nous regardait venir. A mesure que nous approchions, nous distinguions sa

jolie figure, si blanche, si jolie que cela faisait peur!...

"Je prends le bras de Moinel; je tremblais comme la feuille; je croyais que c'était le Bon Dieu!... Je lui
dis:

" - Regarde! C'est une apparition!

"Il me répond tout bas, furieux:

" - Je l'ai bien vu! Tais-donc, vieille bavarde..."

"Il ne savait que faire; lorsque le cheval s'est arrêté... De près, cela avait une figure pâle, le front en sueur,
un béret sale et un pantalon long. Nous entendîmes sa voix, qui disait:

" - Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille. Je me suis sauvée et je n'en puis plus. Voulez-vous
bien me prendre dans votre voiture, monsieur et madame?"

"Aussitôt nous l'avons fait monter. A peine assise, elle a perdu connaissance. Et devines-tu à qui nous
avions affaire? C'était la fiancée du jeune homme des Sablonnières, Frantz de Galais, chez qui nous

étions invités aux noces!

- Mais il n'y a pas eu de noces, dis-je, puisque la fiancée s'est sauvée!

- Eh bien, non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y a pas eu de noces. Puisque cette pauvre folle

< page précédente | 78 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.