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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

porte vitrée s'arrêtaient et s'égouttaient, dans le brouillard de septembre, des charrettes, venues du fond de
la campagne. Et de la cuisine nous écoutions ce que disaient les paysannes, curieux de toutes leurs

histoires...

Mais le soir, après huit heures, lorsqu'avec des lanternes on portait le foin aux chevaux dont la peau
fumait dans l'écurie - tout le magasin nous appartenait!

Marie-Louise, qui était l'aînée de mes cousines mais une des plus petites, achevait de plier et de ranger
les piles de drap dans la boutique; elle nous encourageait à venir la distraire. Alors, Firmin et moi avec

toutes les filles, nous faisions irruption dans la grande boutique, sous les lampes d'auberge, tournant les

moulins à café, faisant des tours de force sur les comptoirs; et parfois Firmin allait chercher dans les

greniers, car la terre battue invitait à la danse, quelque vieux trombone plein de vert-de-gris...

Je rougis encore à l'idée que, les années précédentes, Mlle de Galais eût pu venir à cette heure et nous
surprendre au milieu de ces enfantillages... Mais ce fut un peu avant la tombée de la nuit, un soir de ce

mois d'août, tandis que je causais tranquillement avec Marie-Louise et Firmin, que je la vis pour la

première fois...

Dès le soir de mon arrivée au Vieux-Nançay, j'avais interrogé mon oncle Firmin sur le Domaine des
Sablonnières.

"Ce n'est plus un Domaine, avait-il dit. On a tout vendu, et les acquéreurs, des chasseurs, ont fait abattre
les vieux bâtiments pour agrandir leurs terrains de chasse; la cour d'honneur n'est plus maintenant qu'une

lande de bruyères et d'ajoncs. Les anciens possesseurs n'ont gardé qu'une petite maison d'un étage et la

ferme. Tu auras bien l'occasion de voir ici mademoiselle de Galais; c'est elle-même qui vient faire ses

provisions, tantôt en selle, tantôt en voiture, mais toujours avec le même cheval, le vieux Bélisaire... C'est

un drôle d'équipage!"

J'étais si troublé que je ne savais plus quelle question poser pour en apprendre davantage.

"Ils étaient riches, pourtant?"

- Oui, Monsieur de Galais donnait des fêtes pour amuser son fils, un garçon étrange, plein d'idées
extraordinaires. Pour le distraire, il imaginait ce qu'il pouvait. On faisait venir des Parisiennes... des gars

de Paris et d'ailleurs...

"Toutes les Sablonnières étaient en ruine, madame de Galais près de sa fin, qu'ils cherchaient encore à
l'amuser et lui passaient toutes ses fantaisies. C'est l'hiver dernier - non, l'autre hiver, qu'ils ont fait leur

plus grande fête costumée. Ils avaient invité moitié gens de Paris et moitié gens de campagne. Ils avaient

acheté ou loué des quantités d'habits merveilleux, des jeux, des chevaux, des bateaux. Toujours pour

amuser Frantz de Galais. On disait qu'il allait se marier et qu'on fêtait là ses fiançailles. Mais il était bien

trop jeune. Et tout a cassé d'un coup; il s'est sauvé; on ne l'a jamais revu... La châtelaine morte,

mademoiselle de Galais est restée soudain toute seule avec son père, le vieux capitaine de vaisseau.

- N'est-elle pas mariée? demandai-je enfin.

- Non, dit-il, je n'ai entendu parler de rien. Serais-tu un prétendant?"

Tout déconcerté, je lui avouai aussi brièvement, aussi discrètement que possible, que mon meilleur ami,
Augustin Meaulnes, peut-être, en serait un.

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