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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

nom agaçant de Bécali et rapportait les pierres qu'on lançait au loin, sans avoir d'aptitude bien nette pour
aucun autre sport; une vieille bicyclette achetée d'occasion et sur quoi Jasmin nous faisait quelquefois

monter, le soir après le cours, mais avec laquelle il préférait exercer les filles du pays; enfin et surtout un

âne blanc et aveugle qui pouvait s'atteler à tous les véhicules.

C'était l'âne de Dumas, mais il le prêtait à Jasmin quand nous allions nous baigner au Cher, en été. Sa
mère, à cette occasion, donnait une bouteille de limonade que nous mettions sous le siège, parmi les

caleçons de bains desséchés. Et nous partions, huit ou dix grands élèves du Cours, accompagnés de M.

Seurel, les uns à pied, les autres grimpés dans la voiture à âne, qu'on laissait à la ferme de Grand'Fons, au

moment où le chemin du Cher devenait trop raviné.

J'ai lieu de me rappeler jusqu'en ses moindres détails une promenade de ce genre, où l'âne de Jasmin
conduisit au Cher nos caleçons, nos bagages, la limonade et M. Seurel, tandis que nous suivions à pied

par derrière. On était au mois d'août. Nous venions de passer les examens. Délivrés de ce souci, il nous

semblait que tout l'été, tout le bonheur nous appartenaient, et nous marchions sur la route en chantant,

sans savoir quoi ni pourquoi, au début d'un bel après-midi de jeudi.

Il n'y eut, à l'aller, qu'une ombre à ce tableau innocent. Nous aperçûmes, marchant devant nous, Gilberte
Poquelin. Elle avait la taille bien prise, une jupe demi-longue, des souliers hauts, l'air doux et effronté

d'une gamine qui devient jeune fille. Elle quitta la route et prit un chemin détourné, pour aller chercher

du lait sans doute. Le petit Coffin proposa aussitôt à Jasmin de la suivre.

"Ce ne serait pas la première fois que j'irais l'embrasser...", dit l'autre.

Et il se mit à raconter sur elle et ses amies plusieurs histoires grivoises, tandis que toute la troupe, par
fanfaronnade, s'engageait dans le chemin, laissant M. Seurel continuer en avant, sur la route, dans la

voiture à âne. Une fois là, pourtant, la bande commença à s'égrener. Delouche lui-même paraissait peu

soucieux de s'attaquer devant nous à la gamine qui filait, et il ne l'approcha pas à plus de cinquante

mètres. Il y eut quelques cris de coqs et de poules, des petits coups de sifflet galants, puis nous

rebroussâmes chemin, un peu mal à l'aise, abandonnant la partie. Sur la route, en plein soleil, il fallut

courir. Nous ne chantions plus.

Nous nous désabillâmes et rhabillâmes dans les saulaies arides qui bordent le Cher. Les saules nous
abritaient des regards, mais non pas du soleil. Les pieds dans le sable et la vase desséchée, nous ne

pensions qu'à la bouteille de limonade de la veuve Delouche, qui fraîchissait dans la fontaine de

Grand'Fons, une fontaine creusée dans la rive même du Cher. Il y avait toujours, dans le fond, des herbes

glauques et deux ou trois bêtes pareilles à des cloportes; mais l'eau était si claire, si transparente, que les

pêcheurs n'hésiatient pas à s'agenouiller, les deux mains sur chaque bord, pour y boire.

Hélas! ce fut ce jour-là comme les autres fois...

Lorsque, tous habillés, nous nous mettions en rond, les jambes croisées en tailleur, pour nous partager,
dans deux gros verres sans pied, la limonade rafraîchie, il ne revenait guère à chacun, lorsqu'on avait prié

M. Seurel de prendre sa part, qu'un peu de mousse qui piquait le gosier et ne faisait qu'irriter la soif.

Alors, à tour de rôle, nous allions à la fontaine que nous avions d'abord méprisée, et nous approchions

lentement le visage de la surface de l'eau pure. Mais tous n'étaient pas habitués à ces moeurs d'hommes

des champs. Beaucoup, comme moi, n'arrivaient pas à se désaltérer: les uns, parce qu'ils n'aimaient pas

l'eau, d'autres, parce qu'ils avaient le gosier serré par la peur d'avaler un cloporte, d'autres, trompés par la

grande transparence de l'eau immobile et n'en sachant pas calculer exactement la surface, s'y baignaient

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