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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

glacées, sa voilette mouillée; elle apporte avec elle le goût de brume du dehors; et tandis qu'elle
s'approche du feu, je vois ses cheveux blonds givrés, son beau profil au dessin si doux penché vers la

flamme...

"Hélas! la vitre reste blanchie par le rideau qui est derrière. Et la jeune fille du Domaine perdu
l'ouvrirait-elle, que je n'ai maintenant plus rien à lui dire.

"Notre aventure est finie. L'hiver de cette année est mort comme la tombe. Peut-être quand nous
mourrons, peut-être la mort seule nous donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manquée.

"Seurel, je te demandais l'autre jour de penser à moi. Maintenant, au contraire, il vaut mieux m'oublier. Il
vaudrait mieux tout oublier.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A.M."

Et ce fut un nouvel hiver, aussi mort que le précédent avait été vivant d'une mystérieuse vie: la place de
l'église sans bohémiens; la cour d'école que les gamins désertaient à quatre heures... la salle de classe où

j'étudiais seul et sans goût... En février, pour la première fois de l'hiver, la neige tomba, ensevelissant

définitivement notre roman d'aventures de l'an passé, brouillant toute piste, effaçant les dernières traces.

Et je m'efforçai, comme Meaulnes me l'avait demandé dans sa lettre, de tout oublier.

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER. La baignade.

Fumer la cigarette, se mettre de l'eau sucrée sur les cheveux pour qu'ils frisent, embrasser les filles du
Cours Complémentaire dans les chemins et crier "A la cornette!" derrière la haie pour narguer la

religieuse qui passe, c'était la joie de tous les mauvais drôles du pays. A vingt ans, d'ailleurs, les mauvais

drôles de cette espèce peuvent très bien s'amender et deviennent parfois des jeunes gens fort sensibles. Le

cas est plus grave lorsque le drôle en question a la figure déjà vieillotte et fanée, lorsqu'il s'occupe des

histoires louches des femmes du pays, lorsqu'il dit de Gilberte Poquelin mille bêtises pour faire rire les

autres. Mais enfin le cas n'est pas encore désespéré...

C'était le cas de Jasmin Delouche. Il continuait, je ne sais pourquoi, mais certainement sans aucun désir
de passer les examens, à suivre le Cour Supérieur que tout le monde aurait voulu lui voir abandonner.

Entre temps, il apprenait avec son oncle Dumas le métier de plâtrier. Et bientôt ce Jasmin Delouche, avec

Boujardon et un autre garçon très doux, le fils de l'adjoint qui s'appelait Denis, furent les seuls grands

élèves que j'aimasse à fréquenter, parce qu'ils étaient "du temps de Meaulnes".

Il y avait d'ailleurs, chez Delouche, un désir très sincère d'être mon ami. Pour tout dire, lui qui avait été
l'ennemi du grand Meaulnes, il eût voulu devenir le grand Meaulnes de l'école: tout au moins regrettait-il

peut-être de n'avoir pas été son lieutenant. Moins lourd que Boujardons, il avait senti, je pense, tout ce

que Meaulnes avait apporté, dans notre vie, d'extraordinaire. Et souvent je l'entendais répéter:

"Il le disait bien, le grand Meaulnes..." ou encore: "Ah! disait le grand Meaulnes..."

Outre que Jasmin était plus homme que nous, le vieux petit gars disposait de trésors d'amusements qui
consacraient sur nous sa supériorité: un chien de race mêlée, aux longs poils blancs, qui répondait au

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