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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

Mes compagnons, en bons villageois que rien n'étonne, ne sont pas surpris pour si peu.

"C'était une noce, quoi!" dit Boujardon.

Delouche en a vu une, à Préveranges, qui était plus curieuse encore.

Le château? On trouverait certainement des gens du pays qui en ont entendu parler.

Le jeune fille? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura fait son année de service.

"Il aurait dû, ajoute l'un d'eux, nous en parler et nous montrer son plan au lieu de confier cela à un
bohémien!..."

Empêtré dans mon insuccès, je veux profiter de l'occasion pour exciter leur curiosité: je me décide à
expliquer qui était ce bohémien; d'où il venait; son étrange destinée... Boujardon et Delouche ne veulent

rien entendre: "C'est celui-là qui a tout fait. C'est lui qui a rendu Meaulnes insociable, Meaulnes qui était

un si brave camarade! C'est lui qui a organisé toutes ces sottises d'abordages et d'attaques nocturnes,

après nous avoir tous embrigadés comme un bataillon scolaire..."

"Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant la tête à petits coups, j'ai rudement bien fait
de le dénoncer aux gendarmes. En voilà un qui a fait du mal au pays et qui en aurait fait encore!..."

Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute autrement tourné si nous n'avions pas considéré
l'affaire d'une façon si mystérieuse et si tragique. C'est l'influence de ce Frantz qui a tout perdu...

Mais soudain, tandis que je suis absorbé dans ces réflexions, il se fait du bruit dans la boutique. Jasmin
Delouche cache rapidement son flacon de goutte derrière un tonneau; le gros Boujardon dégringole du

haut de sa fenêtre, met le pied sur une bouteille vide et poussiéreuse qui roule, et manque deux fois de

s'étaler. Le petit Roy les pousse par derrière, pour sortir plus vite, à demi suffoqué de rire.

Sans bien comprendre ce qui se passe je m'enfuis avec eux, nous traversons la cour et nous grimpons par
une échelle dans un grenier à foin. J'entends une voix de femme qui nous traite de propres-à-rien!...

"Je n'aurais pas cru qu'elle serait rentrée si tôt", dit Jasmin tout bas.

Je comprends, maintenant seulement, que nous étions là en fraude, à voler des gâteaux et de la liqueur. Je
suis déçu comme ce naufragé qui croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que c'était un

singe. Je ne songe plus qu'à quitter ce grenier, tant ces aventures-là me déplaisent. D'ailleurs la nuit

tombe... On me fait passer par derrière, traverser deux jardins, contourner une mare; je me retrouve dans

la rue mouillée, boueuse, où se reflète la lueur du café Daniel.

Je ne suis pas fier de ma soirée. Me voici aux Quatre-Routes. Malgré moi, tout d'un coup, je revois, au
tournant, un visage dur et fraternel qui me sourit, un dernier signe de la main - et la voiture disparaît...

Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet hiver qui était si tragique et si beau. Déjà tout
me paraît moins facile. Dans la grande classe où l'on m'attend pour dîner, de brusques courants d'air

traversent la maigre tiédeur que répand le poêle. Je grelotte, tandis qu'on me reproche mon après-midi de

vagabondage. Je n'ai pas même, pour rentrer dans la régulière vie passée, la consolation de prendre place

à table et de retrouver mon siège habituel. On n'a pas mis la table ce soir-là; chacun dîne sur ses genoux,

où il peut, dans la salle de classe obscure. Je mange silencieusement la galette cuite sur le poêle, qui

devait être la récompense de ce jeudi passé dans l'école, et qui a brûlé sur les cercles rougis.

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