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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

Le temps s'élevait un peu. On eût dit que le soleil allait se montrer.

Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence retombait. De temps à autre mon père traversait
la cour, pour remplir un seau de charbon dont il bourrait le poêle. J'apercevais les linges blancs pendus

aux cordes et je n'avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit transformé en séchoir, pour m'y

trouver en tête-à-tête avec l'examen de la fin de l'année, ce concours de l'Ecole Normale qui devait être

désormais ma seule préoccupation.

Chose étrange: à cet ennui qui me désolait se mêlait comme une sensation de liberté. Meaulnes parti,
toute cette aventure terminée et manquée, il me semblait du moins que j'étais libéré de cet étrange souci,

de cette occupation mystérieuse, qui ne me permettaient plus d'agir comme tout le monde. Meaulnes

parti, je n'étais plus son compagnon d'aventures, le frère de ce chasseur de pistes; je redevenais un gamin

du bourg pareil aux autres. Et cela était facile et je n'avais qu'à suivre pour cela mon inclination la plus

naturelle.

Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au bout d'un ficelle, puis lâchant en l'air trois
marrons attachés qui retombèrent dans la cour. Mon désoeuvrement était si grand que je pris plaisir à lui

relancer deux ou trois fois ses marrons de l'autre côté du mur.

Soudain je le vis abandonner ce jeu puéril pour courir vers un tombereau qui venait par le chemin de la
Vieille-Planche. Il eut vite fait de grimper par derrière sans même que la voiture s'arrêtât. Je

reconnaissais le petit tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin conduisait; le gros Boujardon était

debout. Ils revenaient du pré.

"Viens avec nous, François!" cria Jasmin, qui devait savoir déjà que Meaulnes était parti.

Ma foi! sans avertir personne, j'escaladai la voiture cahotante et me tins comme les autres, debout,
appuyé contre un des montants du tombereau. Il nous conduisit chez la veuve Delouche...

Nous sommes maintenant dans l'arrière-boutique, chez la bonne femme qui est en même temps épicière
et aubergiste. Un rayon de soleil glisse à travers la fenêtre basse sur les boîtes en fer-blanc et sur les

tonneaux de vinaigre. Le gros Boujardon s'assoit sur l'appui de la fenêtre et tourné vers nous, avec un

gros rire d'homme pâteux, il mange des biscuits à la cuiller. A la portée de la main, sur un tonneau, la

boîte est ouverte et entamée. Le petit Roy pousse des cris de plaisir.

Une sorte d'intimité de mauvais aloi s'est établie entre nous. Jasmin et Boujardon seront maintenant mes

camarades, je le vois. Le cours de ma vie a changé tout d'un coup. Il me semble que Meaulnes est parti

depuis très longtemps et que son aventure est une vieille histoire triste, mais finie.

Le petit Roy a déniché sous une planche une bouteille de liqueur entamée. Delouche nous offre à chacun
la goutte, mais il n'y a qu'un verre et nous buvons tous dans le même. On me sert le premier avec un peu

de condescendance, comme si je n'étais pas habitué à ces moeurs de chasseurs et de paysans... Cela me

gêne un peu. Et comme on vient à parler de Meaulnes, l'envie me prend, pour dissiper cette gêne et

retrouver mon aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la raconter un peu. En quoi cela

pourrait-il lui nuire puisque tout est fini maintenant de ses aventures ici?...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Est-ce que je raconte mal cette histoire? Elle ne produit pas l'effet que j'attendais.

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