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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

Je commençais à souffrir de ma jambe fatiguée et de la chaleur que je n'avais pas sentie jusque-là; je
craignais de faire tout seul le chemin du retour, lorsque j'entendis près de moi l'appeau de M. Seurel, la

voix de Moucheboeuf, puis d'autres voix qui m'appelaient...

Il y avait là une troupe de six grands gamins, où, seul, le traître Moucheboeuf avait l'air triomphant.
C'était Giraudat, Auberger, Delage et d'autres... Grâce à l'appeau, on avait pris les uns grimpés dans un

merisier isolé au milieu d'une clairière; les autres en train de dénicher des pics-verts. Giraudat, le nigaud

aux yeux bouffis, à la blouse crasseuse, avait caché les petits dans son estomac, entre sa chemise et sa

peau. Deux de leurs compagnons s'étaient enfuis à l'approche de M. Seurel: ce devait être Delouche et le

petit Coffin. Ils avaient d'abord répondu par des plaisanteries à l'adresse de "Mouchevache!", que

répétaient les échos des bois, et celui-ci, maladroitement, se croyant sûr de son affaire, avait répondu,

vexé:

"Vous n'avez qu'à descendre, vous savez! M. Seurel est là..."

Alors tout s'était tu subitement; ç'avait été une fuite silencieuse à travers le bois. Et comme ils le
connaissaient à fond, il ne fallait pas songer à les rejoindre. On ne savait pas non plus où le grand

Meaulnes était passé. On n'avait pas entendu sa voix; et l'on dut renoncer à poursuivre les recherches.

Il était plus de midi lorsque nous reprîmes la route de Sainte-Agathe, lentement, la tête basse, fatigués,
terreux. A la sortie du bois, lorsque nous eûmes frotté et secoué la boue de nos souliers sur la route sèche,

le soleil commença de frapper dur. Déjà ce n'était plus ce matin de printemps si frais et si luisant. Les

bruits de l'après-midi avaient commencé. De loin en loin un cop criait, cri désolé! dans les fermes

désertes aux alentours de la route. A la descente du Glacis, nous nous arrêtâmes un instant pour causer

avec des ouvriers des champs qui avaient repris leur travail après le déjeuner. Ils étaient accoudés à la

barrière, et M. Seurel leur disait:

"De fameux galopins! Tenez, regardez Giraudat. Il a mis les oisillons dans sa chemise. Ils ont fait là
dedans ce qu'ils ont voulu. C'est du propre!..."

Il me semblait que c'était de ma débâcle aussi que les ouvriers riaient. Ils riaient en hochant la tête, mais
ils ne donnaient pas tout à fait tort aux jeunes gars qu'ils connaissaient bien. Ils nous confièrent même,

lorsque M. Seurel eut repris la tête de la colonne:

"Il y en a un autre qui est passé, un grand, vous savez bien... Il a dû rencontrer, en revenant, la voiture des
Granges, et on l'a fait monter, il est descendu, plein de terre, tout déchiré, ici, à l'entrée du chemin des

Granges! Nous lui avons dit que nous vous avions vus passer ce matin, mais que vous n'étiez pas de

retour encore. Et il a continué tout doucement sa route vers Sainte-Agathe".

En effet, assis sur une pile du pont des Glacis, nous attendait le grand Meaulnes, l'air brisé de fatigue.
Aux questions de M. Seurel, il répondit que lui aussi était parti à la recherche des écoliers buissonniers.

Et à celle que je lui posai tout bas, il dit seulement en hochant la tête avec découragement:

"Non! rien! rien qui ressemble à ça".

Après déjeuner, dans la classe fermée, noire et vide, au milieu du pays radieux, il s'assit à l'une des
grandes tables et, la tête dans les bras, il dormit longtemps, d'un sommeil triste et lourd. Vers le soir,

après un long instant de réflexion, comme s'il venait de prendre une décision importante, il écrivit une

lettre à sa mère. Et c'est tout ce que je me rappelle de cette morne fin d'un grand jour de défaite.

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