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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

fugitifs chercheraient à s'échapper de ce côté.

Or dans le plan rectifié par le bohémien et que nous avions maintes fois étudié avec Meaulnes, il semblait
qu'un chemin à un trait, un chemin de terre, partit de cette lisière du bois pour aller dans la

direction du Domaine. Si j'allais le découvrir ce matin!... Je commençai à me persuader que, avant midi,

je me trouverais sur le chemin du manoir perdu...

La merveilleuse promenade!... Dès que nous eûmes passé le Glacis et contourné le Moulin, je quittai mes
deux compagnons, M. Seurel dont on eût dit qu'il partait en guerre - je crois bien qu'il avait mis dans sa

poche un vieux pistolet - et ce traître de Moucheboeuf.

Prenant un chemin de traverse, j'arrivai bientôt à la lisière du bois - seul à travers la campagne pour la
première fois de ma vie comme une patrouille que son caporal a perdue.

Me voici, j'imagine, près de ce bonheur mystérieux que Meaulnes a entrevu un jour. Toute la matinée est
à moi pour explorer la lisière du bois, l'endroit le plus frais et le plus caché du pays, tandis que mon

grand frère aussi est parti à la découverte. C'est comme un ancien lit de ruisseau. Je passe sous les basses

branches d'arbres dont je ne sais pas le nom mais qui doivent être des aulnes. J'ai sauté tout à l'heure un

échalier au bout de la sente, et je me suis trouvé dans cette grande voie d'herbe verte qui coule sous les

feuilles, foulant par endroits les orties, écrasant les hautes valérianes.

Parfois mon pied se pose, durant quelques pas, sur un banc de sable fin. Et dans le silence, j'entends un
oiseau - je m'imagine que c'est un rossignol, mais sans doute je me trompe, puisqu'ils ne chantent que le

soir - un oiseau qui répète obstinément la même phrase: voix de la matinée, parole dite sous l'ombrage,

invitation délicieuse au voyage entre les aulnes. Invisible, entêté, il semble m'accompagner sous la

feuille.

Pour la première fois me voilà, moi aussi, sur le chemin de l'aventure.
Ce ne sont plus des coquilles abandonnées par les eaux que je cherche, sous la direction de M. Seurel, ni

les orchis que le maître d'école ne connaisse pas, ni même, comme cela nous arrivait souvent dans le

champ du père Martin, cette fontaine profonde et tarie, couverte d'un grillage, enfouie sous tant d'herbes

folles qu'il fallait chaque fois plus de temps pour la retrouver... Je cherche quelque chose de plus

mystérieux encore. C'est le passage dont il est question dans les livres, l'ancien chemin obstrué, celui

dont le prince harassé de fatigue n'a pu trouver l'entrée. Cela se découvre à l'heure la plus perdue de la

matinée, quand on a depuis longtemps oublié qu'il va être onze heures, midi... Et soudain, en écartant,

dans le feuillage profond, les branches, avec ce geste hésitant des mains à hauteur du visage inégalement

écartées, on l'aperçoit comme une longue avenue sombre dont la sortie est un rond de lumière tout petit.

Mais tandis que j'espère et m'enivre ainsi, voici que brusquement je débouche dans une sorte de clairière,
qui se trouve être tout simplement un pré. Je suis arrivé sans y penser à l'extrémité des Communaux, que

j'avais toujours imaginée infiniment loin. Et voici à ma droite, entre des piles de bois, toute bourdonnante

dans l'ombre, la maison du garde. Deux paires de bas sèchent sur l'appui de la fenêtre.

Les années passées, lorsque nous arrivions à l'entrée du bois, nous disions toujours, en montrant un point

de lumière tout au bout de l'immense allée noire: "C'est là-bas la maison du garde; la maison de

Baladier". Mais jamais nous n'avions poussé jusque là. Nous entendions dire quelquefois, comme s'il se

fût agi d'une expédition extraordinaire: "Il a été jusqu'à la maison du garde!..."

Cette fois, je suis allé jusqu'à la maison de Baladier, et je n'ai rien trouvé.

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