|
Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes
Dix traces de voitures s'embrouillaient sur la place, puis s'effaçaient sur la route dure. Il fallut rester là, inertes.
Et tandis que nous revenions, à travers le village où la matinée du jeudi commençait, quatre gendarmes à cheval, avertis par Delouche la veille au soir, débouchèrent au galop sur la place et s'éparpillèrent à travers les rues pour garder toutes les issues, comme des dragons qui font la reconnaissance d'un village... Mais il était trop tard. Ganache, le voleur de poulets, avait fuit avec son compagnon. Les gendarmes ne retrouvèrent personne, ni lui, ni ceux-là qui chargeaient dans des voitures les chapons qu'il étranglait. Prévenu à temps par le mot imprudent de Jasmin, Frantz avait dû comprendre soudain de quel métier son compagnon et lui vivaient, quand la caisse de la roulotte était vide; plein de honte et de fureur, il avait arrêté aussi-tôt un intinéraire et décidé de prendre du champ avant l'arrivée des gendarmes. Mais, ne craignant plus désormais qu'on tentât de le ramener au domaine de son père, il avait voulu se montrer à nous sans bandage, avant de disparaître.
Un seul point resta toujours obscur: comment Ganache avait-il pu à la fois dévaliser les basses-cours et quérir la bonne soeur pour la fièvre de son ami? Mais n'était-ce pas là toute l'histoire du pauvre diable? Voleur et chemineau d'un côté, bonne créature de l'autre...
CHAPITRE IX. A la recherche du sentier perdu.
Comme nous rentrions, le soleil dissipait la légère brume du matin; les ménagères sur le seuil des maisons secouaient leurs tapis ou bavardaient; et, dans les champs et les bois, aux portes du bourg, commençait la plus radieuse matinée de printemps qui soit restée dans ma mémoire.
Tous les grands élèves du cours devaient arriver vers huit heures, ce jeudi-là, pour préparer, durant la matinée, les uns le Certificat d'Etudes Supérieurs, les autres le concours de l'Ecole Normale. Lorsque nous arrivâmes tous les deux. Meaulnes plein d'un regret et d'une agitation qui ne lui permettaient pas de rester immobile, moi très abattu, l'école était ivde... Un rayon de frais soleil glissait sur la poussière d'un banc vermoulu, et sur le vernis écaillé d'un planisphère.
Comment rester là, devant un livre, à ruminer notre déception, tandis que tout nous appelait au-dehors: les poursuites des oiseaux dans les branches près des fenêtres, la fuite des autres élèves vers les prés et les bois, et surtout le fiévreux désir d'essayer au plus vite l'itinéraire incomplet vérifié par le bohémien - dernière ressource de notre sac presque vide, dernière clef du trousseau, après avoir essayé toutes les autres?... Cela était au-dessus de nos forces! Meaulnes marchait de long en large, allait auprès des fenêtres, regardait dans le jardin, puis revenait et regardait vers le bourg, comme s'il eût attendu quelqu'un qui ne viendrait certainement pas.
"J'ai l'idée, me dit-il enfin, j'ai l'idée que ce n'est peut-être pas aussi loin que nous l'imaginions... Frantz a supprimé sur mon plan toute une portion de la route que j'avais indiquée. Cela veut dire, peut-être, que la jument a fait, pendant mon sommeil, un long détour inutile..."
J'étais à moitié assis sur le coin d'une grande table, un pied par terre, l'autre ballant, l'air découragé et désoeuvré, la tête basse.
"Pourtant, dis-je, au retour, dans la berline, ton voyage a duré toute la nuit.
- Nous étions partis à minuit, répondit-il vivement. On m'a déposé à quatre heures du matin, à environ six kilomètres à l'ouest de Sainte-Agathe, tandis que j'étais parti par la route de La Gare à l'est. Il faut donc
|