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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

quelquefois une partie de l'hiver".

A ce moment une voix inconnué appela du grand portail, à plusieurs reprises, dans la nuit. Nous
devinâmes que c'était Ganache, le bohémien, qui n'osait pas ou ne savait comment traverser la cour.

D'une voix pressante, anxieuse, il appelait tantôt très haut, tantôt presque bas:

"Hou-ou! Hou-ou!

- Dites! Dites vite!" cria Meaulnes au jeune bohémien qui avait tressailli et qui rajustait ses habits pour
partir.

Le jeune garçon nous donna rapidement une adresse à Paris, que nous répétâmes à mi-voix. Puis il
courut, dans l'ombre, rejoindre son compagnon à la grille, nous laissant dans un état de trouble

inexprimable.

CHAPITRE V. L'Homme aux espadrilles.

Cette nuit-là, vers trois heures du matin, la veuve Delouche, l'aubergiste, qui habitait dans le milieu du
bourg, se leva pour allumer son feu. Dumas, son beau-frère, qui habitait chez elle, devait partir en route à

quatre heures, et la triste bonne femme, dont la main droite était recroquevillée par une brûlure ancienne,

se hâtait dans la cuisine obscure pour préparer le café. Il faisait frod. Elle mit sur sa camisole un vieux

fichu, puis tenant d'une main sa bougie allumée, abritant la flamme de l'autre main - la mauvaise - avec

son tablier levé, elle traversa la cour encombrée de bouteilles vides et de caisses à savon, ouvrit pour y

prendre du petit bois la porte du bûcher qui servait de cabane aux poules... Mais à peine avait-elle poussé

la porte que, d'un coup de casquette si violent qu'il fit ronfler l'air, un individu surgissant de l'obscurité

profonde éteignit la chandelle, abattit du même coup la bonne femme et s'enfuit à toutes jambes, tandis

que les poules et les coqs affolés menaient un tapage infernal.

L'homme emportait dans un sac - comme la veuve Delouche retrouvant son aplomb s'en aperçut un
instant plus tard - une douzaine de ses poulets les plus beaux.

Aux cris de sa belle-soeur, Dumas était accouru. Il constata que le chenapan, pour entrer, avait dû ouvrir
avec une fausse clef la porte de la petite cour et qu'il s'était enfui, sans la fermer, par le même chemin.

Aussitôt, en homme habitué aux braconniers et aux chapardeurs, il alluma le falot de sa voiture, et le

prenant d'une main, son fusil chargé de l'autre, il s'efforça de suivre la trace du voleur, trace très

imprécise - l'individu devait être chaussé d'espadrilles - qui le mena sur la route de La Gare puis se perdit

devant la barrière d'un pré. Forcé d'arrêter là ses recherches, il releva la tête, s'arrêta... et entendit au loin,

sur la même route, le bruit d'une voiture lancée au grand galop, qui s'enfuyait...

De son côté, Jasmin Delouche, le fils de la veuve, s'était levé et, jetant en hâte un capuchon sur ses
épaules, il était sorti en chaussons pour inspecter le bourg. Tout dormait, tout était plongé dans l'obscurité

et le silence profond qui précèdent les premières lueurs du jour. Arrivé aux Quatre-Routes, il entendit

seulement - comme son oncle - très loin, sur la colline des Riaudes, le bruit d'une voiture dont le cheval

devait galoper les quatre pieds levés. Garçon malin en fanfaron, il se dit alors, comme il nous le répéta

par la suite avec l'insupportable grasseyement des faubourgs de Montluçcon:

"Ceux-là sont partis vers La Gare, mais il n'est pas dit que je n'en "chaufferai" pas d'autres, de l'autre côté
du bourg".

Et il rebroussa chemin vers l'église, dans le même silence nocturne.

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