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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

échapper une pareille occasion. L'autre, revenu près de la porte, allait s'enfuir d'un instant à l'autre,
prétextant que la besogne était terminée, et nous ne le reverrions plus. Le plan et tous les renseignements

que Meaulnes avait mis si longtemps à retrouver, à concilier, à réunir, seraient perdus pour nous...

A chaque seconde j'attendais de mon camarade un signe, un mouvement, qui m'annonçât le début de la
bataille, mais le grand garçon ne bronchait pas. Par instants, seulement, il regardait avec une fixité

étrange et d'un air interrogatif le bandeau du bohémien, qui, dans la pénombre de la tombée de la nuit,

paraissait largement taché de noir.

La dernière table fut déplacée sans que rien arrivât.

Mais au moment où, remontant tous les deux vers le haut de la classe, ils allaient donner sur le seuil un
dernier coup de balai, Meaulnes, baissant la tête et sans regarder notre ennemi, dit à mi-voix:

"Votre bandeau est rougé de sang et vos habits sont déchirés".

L'autre le regarda un instant, non pas surpris de ce qu'il disait, mais profondément ému de le lui entendre
dire.

"Ils ont voulu, répondit-il, m'arracher votre plan tout à l'heure, sur la place. Quand ils ont su que je
voulais revenir ici balayer la classe, ils ont compris que j'allais faire la paix avec vous, ils se sont révoltés

contre moi. Mais je l'ai tout de même sauvé", ajouta-t-il fièrement, en tendant à Meaulnes le précieux

papier plié. Meaulnes se tourna lentement vers moi:

"Tu endtens? dit-il. Il vient de se battre et de se faire blesser pour nous, tandis que nous lui tendions un
piège!"

Puis cessant d'employer ce "vous" insolite chez des écoliers de Sainte-Agathe:

"Tu es un vrai camarade", dit-il, et il lui tendit la main.

Le comédien la saisit et demeura sans parole une seconde, très troublé, la voix coupée... Mais bientôt
avec une curiosité ardente il poursuivit:

"Ainsi vous me tendiez un piège! Que c'est amusant! Je l'avais deviné et je me disais: ils vont être bien
étonnés, quand m'ayant repris ce plan, ils s'apercevront que je l'ai complété...

- Complété?

- Oh! attendez! Pas entièrement..."

Quittant ce ton enjoué, il ajouta gravement et lentement, se rapprochant de nous:

"Meaulnes, il est temps que je vous le dise: moi aussi je suis allé là où vous avez été. J'assistais à cette
fête extraordinaire. J'ai bien pensé, quand les garçons du Cours m'ont parlé de votre aventure

mystérieuse, qu'il s'agissait du vieux Domaine perdu. Pour m'en assurer je vous ai volé votre carte... Mais

je suis comme vous: j'ignore le nom de ce château; je ne saurais pas y retourner; je ne connais pas en

entier le chemin qui d'ici vous y conduirait".

Avec quel élan, avec quelle intense curiosité, avec quelle amitié nous nous pressâmes contre lui!
Avidement Meaulnes lui posait des questions... Il nous semblait à tous deux qu'en insistant ardemment

auprès de notre nouvel ami, nous lui ferions dire cela même qu'il prétendait ne pas savoir.

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